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Publié : 29 mai 2016

"Repas de paysans" de Louis Le Nain

Une lecture brillante d’un tableau du XVIIe siècle par Pierre Chavant.

Louis Le Nain fait les portraits psychologiques de trois figures sociales engagées dans une structure de production qui lui est contemporaine : le journalier ou paysan sans terre à droite, le métayer vraisemblablement à gauche, et le propriétaire du vignoble au centre, ont chacun un visage révélateur de « la façon dont l’individu vit le fait d’être à la place [sociale] qu’il occupe ». Le « va-nu-pieds » est « pauvre en monde » (selon la formule que propose Heidegger pour l’animal), et le visage du vigneron de gauche conviendrait tout à fait à dépeindre cette « sobriété gourmande » préconisée aujourd’hui par Paul Ariès : il savoure le produit de son travail dans sa vraie « valeur d’usage ». Valeur mesurable au seul niveau de la perception, avant tout concept. Au centre, le personnage dominant, qui nous donne à apprécier la belle qualité colorée d’un vin de type « clairet » est seul à porter son regard au loin, au-delà du personnage de droite, hors du microcosme de ce mode de production, hors du cadre du tableau, et donne ainsi à constater le juste dans l’injustice que constitue son rôle de propriétaire de l’exploitation : sa rente de propriété consiste à transformer la valeur d’usage d’un produit de qualité en valeur d’échange ailleurs, dans un monde plus ouvert, sur le marché. Mais c’est de manière ambivalente que nous sommes dans un rapport d’équilibre du juste et de l’injuste dans ces trois situations des protagonistes, grâce à l’éthique chrétienne qui donne à croire que si le « juste pour les uns est un ou plusieurs crans en dessous du juste des autres », c’est là une épreuve commune à tous les humains en vue du Salut de l’âme individuelle. Ici le pain, le vin, et la symbolique nappe blanche posée sur ces planches qui ne font pas une table concrète (le dégustateur est assis sur un tonneau), font référence à un moment symbolique de partage, connotant – sur un tout autre plan que celui de l’homo œconomicus – le Repas à Emmaüs, et l’Eucharistie, c’est-à-dire soumettant les relations sociales antagonistes entre des gens qui se connaissent et peuvent s’estimer en propre, au tribunal d’une religion commune régulant les comportements.

Le propriétaire offre le vin au va-nu-pieds : le tableau est contemporain de Saint Vincent de Paul et de ses œuvres charismatiques en faveur de ceux qui à l’époque vivaient en dessous d’un seuil de pauvreté reconnu comme chrétiennement inacceptable. Mais il est également révélateur du moment historique où va apparaître comme nécessaire, pour justifier les disparités sociales amplifiées par les nouveaux moyens et rapports de production dans l’industrialisation et le commerce international naissants, d’ériger bientôt en dogme l’idée que c’est l’intérêt privé qui donne la maîtrise du bien public. D’où les thèses libérales qui vont s’élaborer et qui ont cours encore aujourd’hui. L’instant de ce glissement possible de l’appréciation qualitative à la mesure purement quantitative est également sensible dans ce tableau, lorsque le maître de la vente sur le marché « au juste prix » tombe dans l’illusion de penser que « parce qu’il réalise le fruit de la récolte, c’est lui qui sème ». Illusion que dénoncera Jean Jaurès, et qui n’est pas pour rien dans l’idolâtrie de la Croissance, seule ouverture acceptée vers quelque concession en faveur des plus pauvres.