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Par : dozeville
Publié : 19 décembre 2020

Louis Lemoine, curé de Montgaroult, (1680-1716)

Aimait-il (trop) ses paroissiennes ? (1- L’historique de l’affaire)

En 1680, Louis Lemoine est déjà le curé de Montgaroult ainsi que l’atteste le plus ancien registre paroissial.

35 ans plus tard, l’affaire éclate. Décrété "de prise de corps" le 4 octobre 1715, il est emprisonné dans les prisons de l’Officialité à Sées. Il est accusé "d’avoir commis le péché de la chair" avec nombre de ses paroissiennes depuis une vingtaine d’années au moins. L’accusateur est Guillaume Martel de Goulet, paroisse voisine, qui l’a dénoncé les 14 et 23 septembre 1715.

Pierre Besnard curé de Saint Pierre de Sées, grand vicaire de l’évêque qui conduit l’information (enquête) en interrogeant 74 témoins entre le 28 septembre 1715 et le 12 février 1716. Cependant un monitoire publié le 29 novembre 1715 fait appel à d’éventuels témoins à la décharge du curé.

Au cours de l’enquête, on découvre que les accusateurs réels (dits "parties secrètes") sont Nicolas et Christophe Lefebvre, père et oncle d’Elisabeth Lefebvre qui aurait été victime des agissements du curé de Montgaroult et de manœuvres abortives consécutives. Elle n’en meurt pas mais en perd momentanément la raison. Ainsi à l’accusation primordiale, s’ajoute des soupçons de sorcellerie (mais ce n’est plus un chef d’inculpation depuis 1682).

Le 5 février 1716 le pouvoir royal intervient et le 3 mars suivant, Louis Lemoine est transféré dans les prisons d’Argentan. En juin 1716, on procède à son interrogatoire puis on le confronte aux témoignages recueillis. Il nie tout en bloc et surtout il attaque les témoins sur leur moralité dressant ainsi un tableau assez curieux de sa paroisse.

Le 27 juillet 1716, après le désistement du premier accusateur, Guillaume Martel, un nommé Antoine Ouilly, d’Ecorches, prend le relais.

Enfin le 1er septembre 1716, la libération de Louis Lemoine est ordonnée par le tribunal d’Argentan. Un procès pour calomnies commence contre les Lefebvre dont l’un est en fuite.


(Bien que plus de 500 pages de ce procès aient été conservées, certaines parties de la procédure semblent absentes. Je présenterai ci-après quelques dépositions et contre-attaques de Louis Lemoine et peut-être une analyse de ce document.)

Quelques pièces du procès


-Plainte de Louis Martel de Goulet à l’official de Sées 14/9/1715


"Supplie humblement Guillaume Martel, tessier de paroisse de Goulet et vous rend plainte contre maistre Louis Lemoyne, prestre curé de Mongaru disant que depuis plus de vingt ans ledit sieur Lemoyne mène une vie si licenciée et si scandaleuse qu’il est surprenant qu’il aye commis autant d’abominations et d’impudicités qu’il a fait depuis qu’il est curé sans qu’il se soit trouvé quelque personne zélée pour l’intérêt de Dieu et celuy de l’église qui en aye fait la dénonciation à messieurs ses supérieurs.

Cest pourquoy ledit Martel qui a connoissance de la mauvaise vie dudit sieur curé et qui scait qu’au mépris de la sainteté de son caractère et de son estat, il ne s’occupe que de crimes et d‘impudicités, a cru qu’il étoit de son devoir de vous dénoncer que ledit sieur curé de Mongaru a été trouvé plusieurs fois dans son église avec des filles et des femmes en des postures deshonnestes qui marquoient qu’il avoit dessein de commettre le péché de la chair avec elles1.


Suivent d’autres motifs de plainte (13 en tout)


- Information faite par l’officialité de Sées et confrontation à Argentan


28 septembre 1715

1er témoin : Marie Dudouit femme de François Lesgages, menuisier, agée de 35ans , de Faverolles

ne connaît pas Martel mais connaît Lemoine.

Dépose qu’il y a environ 20 ans, elle alloit à confesse audit sieur Lemoine, curé de Mongaroult où elle demeuroit alors et que lorsqu’elle se confessoit ledit sieur Lemoine l’interrompoit pour la solliciter de commettre avec luy le péché de la chair luy disant qu’il n’y avait point de péché et que c’étoit une bagatelle et un petit divertissement et que si elle voulloit consentir à ses mauvais désirs, il luy rendroit service et la mariroit. Ce que le dit sieur luy a proposé plus de vingt fois au confessionnal.

Etant mariée a esté pareillement sollicitée à commetre avec luy le même péché par deux autres fois au confessionnal ce qui l’obligea de ne plus retourner à confesse audit sieur Lemoine mais bien à un capucin d’Argentan qui luy ordonna de ne plus aller jamais à confesse audit accusé et d’éviter sa compagnie pour toujours.

Qu’un jour, croit la déposante qu’il y a viron dix-neuf ans, qu’estant dans l’église de Mongaroult, seulle avec l’accusé dans la Chapelle Saincte Fasre ledit accusé voulut forcer elle déposante à commettre le péché deshonnestes avec mettant la main sur le sein et sur d’autres parties deshonnestes que la pudeur ne permet pas de nommer, approchant mesme ses parties honteuses contre la déposante avec violence dont elle eut bien de la peine à se débarasser parce qu’elle estoit alors jeune.

Qu’un jour depuis qu’elle est mariée, ayant esté sollicitée par ledit accusé de commetre le mesme péché et l’ayant refusé, il en fut sy indigné qu’il alla prier le sieur de la Porte Goupil, son oncle, de hausser son mary à la capitation, ce que ledit sieur de la Porte Goupil exécuta en haussant son mari de trente sols.

Qu’elle a entendu dire à Guy Dudouit, son père, qui est masson de profession, qu’estant à démolir un gasble du presbitaire de Mongaroult, il a aperçeut les ossements d’un enfant qui estoient encore tous rouges, qu’alors que ledit curé qui les vit aussy, paru ému.

A ouy dire à Louise Robine , veufve de François Lelepvre qu’estant un jour chez l’accusé pour luy faire la lessive, l’accusé mist les mains sous les jupes de ladite Robine, la sollicitant de commetre le péché avec luy et luy disant : "Je vous rendré service, je mariré votre fille".

A ouy pareillement dire à plusieurs personnes que l’accusé voyait avec scandalle deux sœurs.2



4 juin 1716

La confrontation avec ce témoin à Argentan


A3- Il la reproche4 parce qu’elle n’a déposé que par ressentiment de ce que les collecteurs de la paroisse de Montgaroult, pour l’année mil sept cent-sept , ont arresté entre ses mains des outils de menuissier appartenant à son mary pour avoir payment de ses impositions à eux deues par ladite Desgages, sy vray que lors dudit arrest ladite témoin dist audit accusé qu’il s’en repentiroit.

Luy reproche encore pour estre une femme viollente qui a mesme porté sa fureur jusques à couper le bras dudit collecteur avec une faucille, pourquoy il y eut une action intentée contre ladite témoin, laquelle fut arrestée par la médiation dudit sieur curé et dudit sieur du Tronqué, ce qui a engagé ladite tesmoin à prendre ouvertement le party des nommés Lefebvre.

La reproche aussy de ce que elle a esté de mauvaise vie, l’ayant mesme trouvée une fois en flagrant délit avec un particulier qui se sauva au travers d’une haye, peur d’estre cogneu, ce qui obligea ladite tesmoin de prier ledit sieur accusé d’en garder le secret, ce qu’il a fait. Ce temps-là, la chose ayant esté découverte, elle a cru que scavoit esté par le moyen dudit sieur curé qu’elle avoit été manifestée et rendue publique. En ressentiment de quoy elle a déposé. Lequel scandalle, joint à ses autres déréglements et à ses mauvaises conduittes, ont donné lieu à la faire chasser des paroisses de Montgaroult, Rannes et Favrolles.


T5- Elle n’a point déposé par aucune haine, ressentiment ny mauvaise volonté contre l’accusé pour aucune des raisons alléguées par ledit accusé, qu’elle n’est point violente ni de mauvaise vie et que tout les reproches cy-dessus sont faux et suposés.


A- La déposition est fausse en tout son contenu, ce qui paroist premièrement en ce que ladite tesmoin dit qu’elle n’est aagée que de viron trente sept ans et qu’elle en a plus de quarante, qu’elle a dit aussy qu’elle ne connoissoit point ledit Martel quoy qu’elle le connoisse parfaitement bien, qu’il n’est pas vray qu’il l’ait solicitée au péché dans le confessionnal, mesme ny ailleurs, et cela plus de vingt fois estant fille, il y a viron vingt ans.

Pourquoy il nous requiert d’interpeler ladite tesmoin de nous déclarer précissement l’aage qu’elle avoit lorsque luy accusé luy a fait les propositions cy-dessus, et sy elle estoit mariée.

Qu’il est pareillement faux qu’il l’ait solicitée au péché depuis qu’elle est mariée n’estant pas à présumer qu’après avoir esté solllicitée, elle eust voullu retourner se confesser à luy accusé qu’elle auroit cogneu avoir de sy mauvais désirs à son égard.

Que ce qu’elle a déposé à l’égard de ce qui s’est passé dans la chapelle Sainte Favre est pareillement faux et calomnieux. De quoy il nous a derechef requis d’interpeller ladite témoin de déclarer sy elle estoit mariée dans ce temps et s’il la touchée à nud ou non, sy c’estoit un jour de feste ou non, et sy les paries dudit accusé estoient à nuds ou non, qu’il n’est pas plus vray que le refus prétendu que ladite tesmoin fit de pécher avec luy l’eust obligé de faire hausser son mary à la capitation par le sieur Goupil de La Porte son oncle veu que ledit sieur de la Porte ne faisoit point alors la répartition de ladite imposition.

Elle n’a point dit la vérité quand elle a dit qu’elle avoit entendu dire à son père qu’il avoit trouvé des ossements dudit enfant qui estoient encore tout rouges en démolissant une muraille de son presbitaire, quand elle a déposé que Louise Robine luy avoit dit qu’elle avoit esté solicitée au péché par l’accusé qui avoit passé la main sous ses jupes veu que ladite Robine qu a esté entendue n’a point déposé les circonstances de la jupe, que mal à propos elle dépose avoir ouy dire à plusieurs personnes qu’il voyoit avec scandalle deux sœurs (qui sont-elles ?).

T- Elle ne se souvient pas précisément de l’aage qu’elle pouvoit avoir lorsque l’accusé la solicita au péché, que c’estoit une feste ou un dimanche, qu’elle ne scait cy elle estoit déjà mariée ou non, que quand l’accusé la toucha dans ladite chapelle ce ne fut que sur ses habits et non point à nud, que les parties dudit accusé n’estoient pas aussy à nudes ny découvertes, qu’elle ne connaît point lesdites deux filles sœurs avec lesquelles l’accusé estoit scandalisé, ne se souvient pas mesme du nom des personnes qui s’en sont scandalisées.

A- Il n’est pas possible qu’il ait sollicité ladite témoin plus de vingt fois estant fille à confesse veu qu’elle ne se confessoit qu’une fois par an audit accusé et que pour cet effet, il faudroit qu’il l’eust solicitée dès l’aage de huit à neuf ans.6



(A suivre)

Notes :

3 A = Accusé

4 récuse

5 T = témoin