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Par : dozeville
Publié : 28 novembre 2020

1767 La manière forte pour retrouver son héritage à Lonlay-l’Abbaye

Un père vend une partie de ses biens. Plutôt que de contester ces ventes en justice, ses deux fils décident de se les réapproprier, manu militari.

Le procureur du roi souhaite enquêter sur cette affaire en utilisant un monitoire (texte qui expose les faits, mais qui ne doit nommer personne) prononcé au prône de l’église. Les témoins éventuels sont obligés de témoigner sous peine d’excommunication. Le monitoire était très en vogue en Normandie à cette époque.



A Monsieur le lieutenant général civil et criminel au bailliage de Domfront.


Monsieur,

Le procureur du roy vous remontre qu’il est informé que deux particuliers1 de la parroisse de Lonlay s’écartant des règles de la modération se livrent à des excès qu’il est de l’intérêt public de réprimer comme contraire au bon ordre et à la tranquilité qui doit reigner dans la société, que dans le desein d’y contrevenir ayant le trente may dernier au matin rencontré un marchand2 dans le grand chemin de Domfront à Tinchebray entre les villages de la Pignerie et des Bordeaux en la parroisse de Lonlay sous ce ressort, un d’eux chargea ce marchand de luy faire une commission à Domfront, mais que le même jour, le soir aux environs de soleil couchant, ces deux particuliers attendirent le marchand dans le grand chemin, l’un armé d’un fusil et l’autre d’un bâton garni d’un morceau de fer, nommé communément un voulge, que l’un d’eux prît le cheval de ce marchand par la bride, l’autre étant de l’autre côté du cheval luy demanda cinquante louis et de leur remettre les contrats d’acquêts qu’il avoit fait de leur père quittancés gratis, en luy tenant le bout du fusil à la poitrine, faute de quoy ils le turoient et le bruleroient, que ce marchand leur ayant répondu qu’il ne leur devoit rien, celuy qui tenoit le fusil tendu sur luy, luy répliqua qu’il ne s’agissoit point de cela, qu’il falloit faire ce qu’il disoit, mair leur ayant observé qu’il n’avoit point d’argent ny ses contrats d’acqêts sur luy,il luy fut répondu que cela se fist donc sous vingt-quatre heures, ce que ledit marchand promit faire, et comme il partait pour s’en aller l’autre particulier luy dît : que vous êtes heureux que je me sois trouvé là car sans moy vous auriez été tué et je vous conseille de n’en rien dire à personne.

Que les cinquante louis et les contrats n’ayant point été remis, le jour Saint Jean suivant, ledit marchand s’étant trouvé à la grande messe de Lonlay, un desdits particuliers le salua et en l’embrassant luy dit à l’oreille : vous n’avez donc point fait ce que je vous avoit dit à quoy ce marchand répondit qu’il ne croyoit pas luy devoir un liard, que s’il sçavoit luy en devoir un, il luy en donneroit deux. Ce particulier luy répliqua : n’importe si vous ne le faite pas vous verrez en peu ce qui vous arrivera.

Qu’effectivement entre le sept ou le huit juillet dernier une des maisons de la terre acquise par ce marchand située au lieu de la Marre en ladite parroisse de Lonlay, consistant en une salle grange et étables dont ledit marchand avoit fait bâtir à neuf la grange et l’étable dans laquelle il ne demeuroit personne se trouva brûlée et réduite en cendres avec deux porcs qui y étoient renfermés.

Que des maçons3 allants pour rebâtir dette maison furent rencontrés par un des particuliers qui leur demanda où ils alloient et sur ce qu’ils répondirent qu’ils alloient rebâtir la maison dudit marchand qui avoit été brûlée, ce particulier leur dît si elle alloit encore l’être.

Que ces mêmes particuliers ont sollicité, menacé, engagé par plusieurs fois le fermier de ladite terre notament le vingt neuf septembre dernier de sortir4 sinon et à faute de quoy ce qui luy étoit arrivé luy arriveroit encore et que s’il n’avoit été le fils de sa maraine cela ne seroit pas à arriver, que s’il ne se rétiroit il serait brûlé vil et qu’il dit audit marchand qu’il vouloit luy parler en particulier en luy assignant des endroits où se trouver et que s ‘il ne luy faisoit pas parler à son maître, il verroit ce qui en arriveroit, luy déffendant expressément de le nommer. Qu’en conséquence le fermier a voulu sorti plusieurs fois, ce qu’il auroit fait s’il n’en avoit été empêché par son maître.

Que le père de ces deux particuliers a encore vendu d’autres héritages à différentes personnes de Lonlay et de Chanu, lesquels les ont loués à plusieurs fermiers5 qui n’en peuvent jouir d’autant que lesdits deux particuliers les maltraitent d’effet et de parole, qu’ils ont tellement maltraité un desdits fermiers qu’il vouloit rendre plainte contre eux mais qu’ils l’intimidèrent et l’en empêchèrent par menaces, de sorte qu’à ce moyen, ils trouvent le secret de jouir des fonds vendus par leur père malgré les acquéreurs et les fermiers.

Qu’ils portent aussi souvent des armes à feu, vont à la chasse en tous tems et gâtent les bleds, se faisant craindre par les gardes, à un desquels ils ont fait dire qu’il eut a se donner garde d’eux et qu’ils avoient cherché l’occasion de le tuer.

Qu’un huissier ayant mis un de ces particuliers en prison à Tinchebray pour dettes luy fît sentir et à ses frères présents les mécontentements et les plaintes qui étoient sur eux, notament ce qu’ils avoient fait à ce marchand. Ce particulier luy demanda ce qu’on luy feroit bien dès qu’onn’avoit pas de témoins.

C’est donc pour tâcher d’en découvrir sur des faits aussi graves et aussi répréhensibles que le procureur du roy est obligé de vous donner la présente plainte tendante à ce qu’il vous plaise, monsieur, luy donner acte du contenu en icelle, l’authoriser d’obtenir et faire publier monitoire en forme de droit pour avoir révélation des faits y contenus, circonstances et dépendances, à l’effet de quoy les faits seront répétés de faire informer desdits faits aussi circontances et dépendances pour l’information faite à luy communiquée, requérir ce qui se trouvera appartenir.


Arrêté au parquet à Domfront ce trente novembre mil sept cent soixante sept.6


Rageot7

Marie du Rocher8


Notes :

1 Julien et Jean Hergault, frères.

2 Thomas Garnier (d’après l’enquête)

3 Dont Mathurin Bizet qui ne se souvient pas de menaces.

4 Sortir de la ferme, quitter le bail

5 Comme un nommé Lelièvre, fermier d’un nommé Chapron acquéreur de terres du père Hergault. Les Lelièvres auraient été battus par des revenants...

6 Voir le document AD61 6BP 3

7 Procureur du roi

8 Lieutenant général