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Par : dozeville
Publié : 28 août

1661-1662 Disette dans le royaume : le cas d’Argentan

La région n’est pas à l’abri ni des maladies ni des famines qui frappent le royaume de France.

Thomas Prouverre, sieur de Bordeaux, apothicaire, relate ici la grande disette de 1661-1662 (dite de "l’avènement de Louis XIV" ) dont il fut témoin et acteur.

(Le texte original est très légèrement modernisé, les intertitres ont été ajoutés.)

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Peinture commémorative
Plafond de la galeries des glaces Charles Lebrun

Phénomènes météorologiques et leurs conséquences


. Le mois de décembre de 1660 et le mois de janvier 1661 furent si beaux, si doux et si bénins que, à la Chandeleur, tous les arbres fruitiers étaient en fleurs comme ils ont coutume de l’être en mars et avril et les bleds si avancés que l’on croyait avoir la récolte au commencement de juin, mais les mois d’avril et de may s’étant tenus très pluvieux et très froids toutes choses furent si désordonnées et si retardées que tous les fruits furent perdus, tous les bleds si pleins d’ivraie et autres vilenies que presque universellement il en fallait trente ou quarante gerbes pour faire un boisseau de très mauvaise drogue. Tous les prés furent si envasés et perdus que la plupart des foins fut abandonné dans les prés en mulon et beaucoup non fauchés, ce qui causa d’extrêmes maladies sur gens et bestiaux (le messager de Bretagne ayant perdu cette année plus de 80 chevaux), ce qui causa la plus pitoyable année dont les plus anciens eussent point parlé.


La cherté des grains


Le bled dès la sortie de l’aoust jusqu’en janvier 1662 valut 4 lt1, 4 lt 10 s. et 5 lt., l’orge 55, 60 et 70 s..Au mois de janvier, février, mars et avril 6, 7, 8 et 9 lt, de mai, juin et juillet 10, 11 et jusqu’à 12 lt, l’orge 5 et 6 lt et en cette extrême cherté, très mauvais le cidre mitoyen2
- n’en étant point de pur- 75, 80 où 90 lt le tonneau. Le poiré 40, 45 et 50 lt. Ce qui fit tant de pauvres réduits à telle nécessité qu’aucun de notre temps n’avait vu ni ouy dire aux ayeuls qu’ils eussent jamais ouy dire ni vu une si grande misère ni si universelle comme elle le fut par tout le royaume.


L’organisation des secours

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Médaille en bronze des libéralités du Roi
FAMES. PIETATE. PRINCIP. SVBLEVATA


La cour de Parlement donna plusieurs arrêts par lesquels il était permis de nommer dans les villes et villages des personnes de probité pour faire taxes sur un chacun pour contribuer à la nourriture des pauvres et, par la grâce de Dieu, il fut apporté si bon ordre en notre ville que ce fut ceux de la province qui furent le mieux assistés.

Monsieur le maréchal de Grandcey3 donna un ordre secret au sieur des Palières Lemière, son receveur général, de donner tous les jours cent livres de pain. C’est pourquoi il me4 délivrait tous les quinze jours la somme nécessaire par avance. Les taxes s’étendirent sut toutes personnes qui pouvaient : monsieur l’abbé de Saint Wandrille5, (monsieur le curé donnait de l’argent), les trois maisons de religion qui donnaient du pain qu’ils envoyaient chacun leur jour en mes mains6. On établit en chaque faubourg et dans la ville, des receveurs particuliers des taxes qui tous les samedis me les apportaient -ayant été nommé par la ville pour cette distribution- qui se monta les deux mois de juin et juillet à plus de 5000 lt. Je fis marché avec un boulanger qui me vendait le pain nécessaire pour chaque distribution que nous faisions trois fois la semaine dans le cimetière appelant par leurs noms tous les pauvres auxquels on donnait à chacun la quantité ordonnée de pain pour trois jours, cuit de trois jours auparavant, ayant réglé les cantons7 par chacun des trois jours, étant un ordre si juste et si réglé qu’ils ne branlaient8 pas s’ils n’étaient nommés par leurs noms, au nombre chaque jour de plus de 300. L’extrême disette continuant, l’on était dans la dernière extrémité mais Dieu suscita vers la mi-juin un envoi de bleds d’Egypte, d’Auvergne et de Pologne en très grande quantité qui se vendirent à Caen et à Honfleur à 5 lt et 6 lt le boisseau, ce qui attira quantité de blastiers9 qui firent de grands profits et d’autant plus loin qu’ils le portaient (vers Angers et Orléans), ils y gagnaient. C’étaient de si bons blés, si gros, si secs, si purs que versant sur chaque boisseau un pot où trois pintes d’eau, ils augmentaient du 7e ou 6e de farine. Ce qui apporta un soulagement extrême dans le pitoyable état où le royaume était réduit bien que cela tira tout l’argent que les personnes qui en avaient, ne le gardèrent point en cette extrémité. L’avarice n’a point de lieu en ces occasions. La disette de bled était telle que le 26 de juin, il sortit de Caen et Honfleur plus de trois mille chevaux chargés parce que l’on n’avait pas voulu mesurer le 24, jour de la Saint Jean, et le 25, dimanche.


Morale


J’ai fait ce récit, hors de mon sujet principal, pour indiquer la conduite qui se doit observer en pareilles occasions et pour donner quelques instructions aux pauvres, qui dans cette extrémité sont réduits à manger des herbes cuites pour punir leur insolence où l’autre extrémité d’abondance les porte comme il arriva en 1654 que le bled ne valait -le meilleur- que 30 sous et s’en trouvait de très raisonnable à 22, 24, 25 sous, l’orge à 8, 10 et 12 sous le plus beau, ce qui rendait la populace au dernier degré d’insolence, faisant cent ridicules railleries de ceux qui avaient du bled à vendre et, en la récolte suivante, les faucheurs et scieurs disaient ne vouloir travailler qu’à moitié. Comme ces personnes ne se conduisent ni par christianisme ni par raison, ils agissent comme les bêtes murmurant des disgrâces et insensibles pour les grâces.

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Notes :

1 lt = livre tournois

2 Coupé d’eau

3 Jacques Rouxel, comte de Grancey et de Médavy

4 Ici, l’auteur se dévoile : Thomas Prouverre, sieur de Bordeaux, apothicaire

5 L’abbaye de Saint Wandrille percevait les dîmes d’Argentan et en présentait le curé

6 Les Jacobins, les Capucins et l’abbaye Sainte Claire fondée par Marguerite de Lorraine.

7 Quartiers de la ville

8 bougeaient

9 Marchands de blé