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Par : dozeville
Publié : 2 avril

Le manuscrit de Thomas Prouverre

Fondation du monastère de sainte Claire d’Argenten

Extrait du manuscrit de Thomas Prouverre.

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Marguerite de Lorraine, duchesse d’ Alençon + 1521

Plus les arbres sont chargés de fruits et les espies de grains, plus ils se treuvent panchés en bas, plus le vray amour s’acroist en une âme et moins elle estime tout ce qu’elle fait pour la chose aimée. 

Je dirai de mesme de cette dévote princesse qui prisoit si peu ce qu’elle avoit fait pour l’amour de Dieu qu’elle ne l’estimoit à rien si elle mesme ne consacroit son cœur et sa vie à la religion. Son désir la solicitoit d’exécuter des dessains qu’elle avoit dès le commencement de son veufvage. En voicy maintenant arriver l’ouverture et les moyens : au mois de septembre 1517, comme le grand roy François visitoit les villes de son royaume, il eût désir de passer a Argenten, mesdames les Marguerite de Loraine et de Valois le voulurent devancer tant pour faire disposer son logement au chasteau que pour le recevoir avec plus d’honneur.

Et pendant que ces deux princesses attendoient là le jour de son arrivée, il avint qu’une fois, estant assistées des principaux habitans de la ville, elles allèrent visiter l’hospital de saint Thomas. Cette bonne dame, voyant le lieu beau et commode, elle proposa à ceux qui estoient là présens, le dessain d’y dresser un monastère de religieuses hospitalières pour y recevoir et servir les povres comme elle avoit fait à Mortagne, mais cela fut sans effet pour lors car quand le roy estant parti d’Argenten où il avoit fait quelque séjour pour le plaisir de la chasse, ceste bonne princesse s’en retourna à Mortagne.

Or les habitants d’Argenten préjugèrent que le plus beau moyen d’atirer cette dame dans leur ville estoit d’effectuer le dessain qu’elle avoit proposé. À cette fin ils députèrent vers elle des plus aparens bourgeois de leur ville pour la remettre sur les termes de sa première délibération et la dessus luy faire offre et de leur bonne volonté et leur pouvoir. Cette pieuse princesse eut cela très agréable et à cette fin elle envoya présenter requeste à sa sainteté et au révérendissime père général de l’ordre de saint François pour avoir permission de prendre des religieuses où il luy plairoit pour l’accomplissement de son intention. La requeste octroyée, elle tira six religieuses de son monastère de Mortagne qu’elle amena avec soi à Argentan où elles arrivèrent le 27 de novembre l’an 1518 et furent se loger dans la maison du maistre de l’hospital faisant dessain d’establir là leur demeure. Mais comme elle eut consulté la Sorbonne de Paris et autres hommes doctors à qui elle proposa son intention, il luy fut dit qu’elle ne pouvoit exécuter sa délibération sans blesser sa conscience et frauder l’intention des fondateurs qui avoient député ce lieu à l’intention des povres et qu’elle devoit craindre qu’en pensant faire un grand service1 à Dieu, elle ne commit un plus grand sacrilège.

Cette sage princesse que les seules apréhensions du péché gesnoient rudement, entendant cette résolution, changea d’avis et quitant ce lieu se retire dans le chasteau pour y faire sa demeure attandant une melieure occasion.

Ce fut en ce lieu où elle voulut commencer son abdication et dire adieu au monde, mais comme elle estoit en cette délibération, le RPP Jean Glapion, provincial de l’observance la vint visiter et recongnoissant son intention luy dist ces paroles :

"Madame, puisque vous faites l’honneur à tout l’ordre de saint François de vous ranger soubs son observance, je veux bien vous donner advis de la forme qui vous dera y tenir, c’est d‘embrasser et suivre la règle de sainte Claire, non en son estroite observance, elle est trop rigide, vous ne pouriez suporter son austérité, mais bien celle qui a esté modifiée par les papes Urbain 4 et Eugène 4. A cette fin il sera bon de les faire confirmer par le saint père à présent séant."

Elle fust2 contente de faire dresser une requeste qui fut expédiée par le pape Léon X qui à cette fin donna ses bulles de modification qu’il réduisit à quatre chefs. Scavoir :

1 de pouvoir posséder des biens en comun

2 d’user de chausses et souliers

3 de manger de la chair selon la saison

4 de jeuner seulement aux temps portés en la bule qu’il en donna pour ce suject. 48

Cette bonne princesse, ayant reçu ses expéditions de Rome, receut l’habit du tiers ordre de saint François de la main du vénérable père Gabriel Maria, commissaire du provincial et ce dans la chapelle saint Nicolas du chasteau, en la présence de monseigneur Jacques de Scilly, évesque de Sais, du duc d’Alençon, son fils, et de madame la Duchesse, sa brus, de tous ses serviteurs, domestiques et autres personnes notables. Or il est à remarquer qu’au lieu qu’en la réception des filles religieuses, l’on chante le Ted eum Laudamus, cette bonne dame voulust q’on dist le psalme 21 Deus, deus meus respice in me, psalme qui ayant pour tiltre Victori procerra matutitna est tout entendu de la passion de Jésus Christ. D’autant disoit cette âme dévote que moy qui ay employé ma jeunesse au monde, je désire consacrer ce peu qui me reste de jours à la croix de mon sauveur.

Et nonobstant qu’elle eust prins l’habit de la religion, elle ne quitta pas absolument la disposition de son bien car elle n’avoit prins que l’habit du tiers ordre qui n’oblige pas à une entière abdication et partant elle s’en réserva encore l’usage à trois fins. La 1ere pour acquitter ses debtes, la 2e pour payer les gages de ses serviteurs et la 3e pour l’employer à l’édification de son monastère, car en cette considération, le prince son fils, lui donna un lieu nommé le clos Pépin, partie de son domaine non fieffé, partie d’aquest particuliers, sur lequel elle fist dresser les fondations de ce monastère.

Les habitans de la ville luy firent don de 500 lt. en argent, sans les dons particuliers, pour aider l’avancement de son ouvrage. Le sieur de Laubier, son maistre d’hostel, en print la conduite par la diligence duquel il fut avancé en peu de temps, tellement que l’église et le dortoir estant devenu habitables, cette sainte dame délibéra de laisser la demeure de chasteau pour s’enfermer avec ses filles religieuses, mais auparavant cela, elle manda le duc, son fils, et la duchesse, sa femme, en la présence desquels elle fit son testament et leur recommanda entre autres choses ses serviteurs et puis s’adressant à son fils, luy dist :

"Mon ami, vous savez comme dès le temps de votre enfance, je vous ay eslevé avec un grand soin, comme j’ai entretenu vostre estat et aquité vostre maison de grandes debtes que feu vostre père vous avoit laissées. Or je vois à présent l’oportunité de metre à exécution le dessain que j’en ay (longtemps il y a) de dédier ce qui me reste de jours et de temps au service de Dieu, notre seigneur. Maintenant je vous prie tous deux, vous et madame la duchesse, ma très chère fille, vostre espouse, d’estre toujours les protecteurs et bienfaiteurs de ce monastère comme vous en estes les fondateurs par mes mains. Au reste quand je seray entrée et que j’auray fait les vœux de ma profession, estimez moi comme morte au monde et pensez que vous n’avez plus de mère en moy que pour prier Dieu pour vous."

Ce bon seigneur qui fondoit tout en larmes, metant les genoux en terre suplie humblement cette bonne mère de deux choses, l’une de lui donner sa bénédiction et l’autre de luy permettre que du moins il luy fut loisible de la pouvoir visiter deux fois l’an, ce qu’elle luy accorda pourveu qu’il en eust permission de sa sainteté.

Et pandant cela, madame la duchesse, sa brus, fait aussi deux choses de sa part. L’une fut de recevoir tous les serviteurs de cette illustre princesse à son service et les faire coucher en l’estat de sa maison, et à ceux qui ne voulurent pas suivre sa cour, elle leur fist des récompenses outre le paiement de leurs gages ordinaires. L’autre de préparer tout ce qui estoit nécessaire à l’entrée du monastère et pour la profession tant de la bonne dame que de ses aultres filles religieuses qui se devoit faire en peu de temps.

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Couvent Sainte Claire vers 1755
Plan de la paroisse Saint Germain d’Argentan, plan dit Bouglier des Fontaines

Ce fut l’unsiezme jour d’aoust, vigylle de sainte Claire de l’an 1520 qu’elle et douze filles religieuses avec elle fit introduire premièrement dans son monastère par le R P F Jean Glapion, provincial de l’ordre de saint François de l’observance en la présence du duc son fils, des seigneurs de sa suite, des plus apparens du lieu, où elle fut accompagnée des larmes de pitié de tous les habitants de la ville et pria le jour de l’Assomption de la Vierge, au suivant, monseigneur l’Evesque de Sais consacra et dédia l’église de ce monastère avec les cérémonies acoutumées, et ce mesme jour, elles qui n’estoient que du tiers ordre de saint François, firent leur profession et vœu de closture perpétuelle sous la règle de sainte Claire modifiée comme dit a esté. Lors cette bonne dame renonça actuellement et effectivement au monde et à ces pompes. Elle se démist entièrement de toutes sortes de biens et donna tous ses habits, bagues, joyaux, parement, tapis et autres meubles de prix pour estre employés à servir d’ornements à l’église dont la plupart existent encor et le reste fut mis es mains des officiers pour le service de la communauté.

Il ne se peut rien dire avec combien de dévotion et d’humilité cette pieuse et religieuse princesse acomplit tous les vœux de sa religion avec quel mépris de soy mesme elle s’abaissoit pour se réputer indigne voire de la compagnie de ses filles religieuses, car depuis qu’elle eust prins l’habit de la religion elle ne voult jamais qu’on l’apelast madame, et quoique ses filles pour la contenter la nommassent leur bonne mère, néanmoins, depuis sa profession, elle requit très instamment qu’on l’apelast seulement sœur Marguerite et non autrement ; elle voulust estre la dernière de toutes (comme elle fist la dernière son vœu et profession) et servir en son rang comme les autres, et à l’infirmerie et à la cuisine dans la communauté, et si elle avoit failli ou obmis quelque chose en son office, elle s’en accusoit avec grande humillité et en demandoit pardon à la supérieure ; elle ne voulut point avoir de commandement dans le monastère ni estre mère ou supérieure des autres mais elle y fist establir sœur Catherine Tirmois qu’elle recongnoissait estre sage discrète et douce, de grandes perfections.

Le livre dont j’ai tiré ce que dessus s’estend bien plus amplement, mais n’estant pas mon intention de descrire sa vie, je croy en devoir demeurer là, à l’esgard de cette dame et de l’autheur dont je veux encor bien tirer cette remarque à la louange de la susdite sœur Catherine Tirmois qu’il remarque bien au long avoir esté une sainte religieuse. Issue de messire Jean Tirmois, avocat et de Yvonne Hatesse, comme elle estoit encore petite, avoit un jour que cette bonne princesse estant [à] Argentan, la voyant entre les bras de sa mère elle luy dist : "Ma mère, gardez je vous prie bien soigneusement cet enfant car je prévoy qu’un temps viendra qu’elle me donne beaucoup de consolation."

Et en effet dès qu’elle fut en âge de discrétion, elle la reçut dans le monde avec elle, luy rendit d’agréables services et entra avec elle en religion.

Elle est décédée le novembre 1521.

J’ay creu faire encore cet extrait à l’honneur de cette famille. C’est ce que j’ay voulu dire par autruy de cette illustre princesse, pour la récréation que j’ay de ses reliques et de sa sainteté je diray de mon sceu et veu qu’ayant eu l’honneur de servir cette maison de ma profession du depuis plus de 40 ans, l’on m’a fait remarquer quantités de guarisons très surnaturelles qui luy ont esté faites ou par l’usage et atouchement de ses reliques c’est ce que j’ay sceu, j’ay eu l’honneur le 15 avril 1644 d’estre descendu dans son tombeau où l’ayant visitée avec attention, j’ay remarqué que son visage entier et recongnoissable pour un visage de femme, le nez un peu courbé que je crois estre arrivé par le trop fréquent atouchement de ceux qui y ont entré, estant couchée sur le dos bien que les religieuses m’ayent dit qu’elle l’avoit naturellement, je luy ay remarqué dans le devant de la bouche à la machoire inférieure deux dens fermes et bien atachées, aux deux temples deux petits toupets de cheveux que je tiré et treuvé tenir avec résistance. Je pris son coeur qui estoit sur son estomac dans une boiste de plomb que j’ouvris et le mis dans ma main fort solide et d’odeur fort agréable. J’eus l’honneur de le baiser. Je découvris ses jambes diminuées dans leur substance mais dans toute leur forme. Je touché tous les doigts de pieds fort solides et de bonne odeur. Elle est dans un cercueil de plomb dont le dessus se lève par différentes pièces lequel est dans un autre de bois tout délabré par les morceaux qu’on en prins comme reliques, son voille et habit bien déchiqueté, elle est couchée sur 3 chantiers de fer de viron deux pieds de hauteur dans un caveau qui est dans le chapitre contre la muraille où est sa représentation dans l’église l’on fait le tour à l’aise d’un costé et d’un bout. C’est le plus considérable monument de notre ville et pour la grande foy que j’ay pour sa sainteté je me suis satisfait de raporter ce que dessus.







Notes :



1Lecture incertaine

2Lecture douteuse