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Par : dozeville
Publié : 5 mars

1745 La fille imbécile, l’Evêque et l’Intendant.

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La lettre de cachet

Marie Bretonnel, "fille imbécile de la paroisse du Bouillon" s’est laissée séduire. "Elle est pauvre et réduite à aller demander à coucher dans des étables, des granges et autres endroits. Elle ne connoit pas mesme l’espèce de son crime, ny quy en a esté l’auteur." Le père est très pauvre et ne peut l’aider.


Prête à accoucher, elle demande à être reçue à l’Hotel-Dieu de Sées. En l’absence de l’Évêque retiré dans sa résidence d’été de Fleuré, le bureau de l’hôpital refuse de l’accueillir car il est réservé aux pauvres de la ville. Pourtant une note jointe au refus du 10 mai 1745 du lieutenant de police1, directeur de l’hôpital, décrit la situation : "La fille n’a ny feu ny lieu, couche dans un étable et son enfant est au risque de périr."


Prévenu, l’Intendant de la Généralité d’Alençon, dont 6 diocèses dépendent écrit-il, essaie d’intervenir mais le directeur, lieutenant de police de Sées, qui "est un jeune homme fort étourdi" refuse. "Le mal estoit pressant", lintendant envoie un dossier au roi qui répond par une lettre de cachet afin que la nommée Bretonnel, fille, et l’enfant dont elle est accouchée soient receus en votre maison et que les sœurs en prennent soin comme des autres povres… Car tel est notre bon plaisir … le 22 may 1745."


De retour à Sées, l’évêque est fort mécontent : "Je ne puis m’empêcher, Monsieur, de vous représenter l’étonnement où j’ay été de trouver hier soir à mon arrivée de Fleuré deux ordonnances que vous avés rendu le 8 et 11 de ce mois… Vos ordonnances paroissent attaquer les droits de l’Épiscopat puisque je suis premier administrateur et le président-né de ce bureau… Je suis bien fâché que vous n’ayés pas voulu attendre mon retour de Fleuré".


L’intendant prépare sa réponse avec soin (il en reste le brouillon avec de nombreuses ratures).

"J’ai cru qu’en pareille occasion l’on ne devoit pas s’attacher à la règle étroite qui quelquefois est nuisible au bien, je ne demandois pas de grâce au bureau de l’Hotel-Dieu (de Sées) mais de l’humanité et de la religion… J’aurois imaginé que prévenu de sa misère vous auriez ordonné qu’elle entrât à l’Hotel-Dieu."


Finalement, le grand vicaire vient annoncer à l’Intendant que l’Evêque a réuni "un bureau de l’hôpital dans lequel il a été délibéré de donner une somme de 100 livres tournois, qui vient d’une espèce d’aubeine, à cette fille imbécille du Bouillon".


Entre temps, le 16 juin l’enfant est mort au Bouillon.2




Notes :

1 Un enquêteur de l’Intendant décrit ainsi les membres du bureau :

- Le sieur Plet des Parcs préside le bureau en sa qualité de lieutenant de police. c’est luy qui a la direction de l’infirmerie, c’est-à-dire qui admet les pauvres malades.

- Le sieur Pichon de Presmélé en sa qualité de Maire.

Le premier est un jeune homme étourdy et haut aussy bien que le second. Tous deux croyent que leurs places égalent au moins à messieurs les Intendants des provinces.

- Le sieur Vautier, curé de la paroisse de Saint Germain. Il est oncle du lieutenant de police.

- Le sieur Buot des Fresneaux, en sa qualité de procureur du Roy , jeune homme sans cervelle dont l’opinion est, je crois, celle qu’on luy suggère.

- Monsieur Le Paulmier, gentilhomme, parfaitement homme de bien, qu’on m’a assuré ne vouloir plus se trouver aux délibérations.

- Monsieur de la Rozière, gentilhomme qui, je crois n’a pas eu grand-part à l’affaire en question.

- Monsieur Piffault de Nuilly aussy gentilhomme, fort honneste homme et qui se trouve rarement aux assemblées.

- Le sieur Desvaux, ancien officier de la vénerie, qu’on dit entesté.


Lenquêteur ajoute que le lieutenant de police "a tenu à cette occasion des discours peu mesurés et indécens… il auroit trouvé extrêmement à redire que vous (l’intendant) vous fussiez meslé de pareille matière."