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Par : dozeville
Publié : 11 janvier

La folie aux XVIIe et XVIIIe siècles

Parfois, au hasard de la lecture des archives, on trouve des actes qui abordent le sujet de la folie. Je voudrais ici proposer un pré-bilan à partir de textes déjà cités sur ce site.



Dans les registres paroissiaux, les cas de démence identifiés comme tels sont rares.

-En 1695, le curé de Champcerie écrit :Guillaume du Mesnil Berard de la Chaise escuyer sieur de la Pelleterie mourut. Estant dans un grand délire, mit le feu dans sa maison et y fut presque tout réduit en cendre et ce qui resta de son corps fut le lendemain inhumé dans l’église paroissiale de Champcerie.

-Mais en 1770, à Sainte-Opportune on lit : Le lundy vingt trois avril mille sept cent soixante dix, le corps de Marguerite Onfrey, fille de Jean Onfrey et de Barbe Durand, femme de Jacques Laîné de la paroisse de Ste Honorine-la-Guillaume, décédée samedi vingt et un dudit mois, âgée d’environ 35 ans a été par moi, curé de cette paroisse, inhumée dans le cimetière de cette église.

Cet acte est plutôt banal et ne fait aucune allusion à la cause de la mort. Pourtant, la Haute Justice locale (Durcet) mène une enquête car Marguerite Onfroy, femme de Jacques Lainé, de la paroisse de Sainte Honorine-la-Guillaume, a été trouvée pendue et étranglée dans un grenier à foin de la maison de Jean Onfroy, son père.

Divers témoins sont interrogés dont le curé de Sainte-Opportune qui déclare au bailli de la Haute Justice qu’il a connaissance que Margueritte Onfroy ... est tombée en démence depuis environ quatre ans, que sa folie a même redoublé depuis le commencement du carême dernier… Il l’a trouvée accroupie dans l’église de cette paroisse ainsi que sous le portail de l’église sans vouloir se lever, ni s’en aller, disant quelle voulait y demeurer le reste de sa vie pour prier dieu… Elle disait souvent qu’elle se délivrerait d’une manière ou de l’autre.

Le tribunal estime qu’il est prouvé qu’elle était en démence, sans conduite ni raisonnement. Il requiert donc que le cadavre de ladite Onfroy soit inhumé suivant les formes ordinaires malgré l’usage qui refusait aux suicidés une inhumation chrétienne.

Cependant, parfois, comme en 1778 à Caligny, on peut trouver que Nicolas Louvet est décédé en état de démence.

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"Un fou évident"
1770 Albâtre de Franz Xaver Messerschmidt  Galerie du Belvédère, Vienne

Dans les registres notariés, ce sont les familles qui interviennent pour "garder l’héritage". Les actes deviennent plus explicites.

-En 1601, c’est le malade, soi-disant de lui-même, qui fait rédiger un acte.

François Thommeret, chirurgien, baille ses biens, par avancement d’héritage à ses fils et filles. En effet son indisposition, à raison de quelque maladie dont il est agité, il ne peut vaquer à ses œuvres et opérations librement, que cette maladie lui fait envisager un voyage en pays lointain. Il est facile de le tromper et qu’il est ordinairement conduit et mené dans les tavernes par des personnes qui tâchent par tous les moyens de capter le peu d’héritage qu’il a et lui font faire des marchés illicites.

Il confie donc ses biens à ses enfants à charge de luy fournir et administrer sa nourriture corporelle et entretien d’habits et aussi luy faire administrer les saints sacrements et le faire inhumer au cimetière de Juvigny près de ses défunts parents et amis.

-En 1746, à Tinchebray, Claude Thomas a tellement l’esprit troublé et est agité et tourmenté d’une fureur si violente que l’on est obligé de le tenir continuellement lié et enfermé pour empescher ses mauvaises actions et le tort et dommage qu’il pouroit commettre au public.

Ses fils ont consommé une bonne partie de leur bien à la dépense qu’ils ont faite pour ledit Claude Thomas. Ils sont aujourd’hui hors d’état de la pouvoir continuer. Ils demandent donc à être autorisé vendre les biens dotaux de feu leur mère que la Coutume Normande leur interdit de vendre pour l’entretien de leur père.


Dans les liasses judiciaires, on trouve des affaires concernant ce triste état car elles dérangent l’ordre social.
-On a vu plus haut le cas de Marie Onfray qui nécessitait un permis d’inhumer délivré par le bailly ou son lieutenant.
-En 1736, se présente devant le Lieutenant général du bailliage de Domfront le nommé Jacques Fourré, lequel conduisait avec une corde passée par sous les bras, un homme nue teste, nue pied et de tout le corps à la réserve d’un mauvais sac qui le couvre depuis la ceinture jusqu’aux genoux.

Le lieutenant général remarque en l’interrogeant que c’est un fou furieux et le fait conduire dans les prisons royales de la ville.

Interrogé Jacques Fourré dépose qu’il avait trouvé cet homme, qui lui est inconnu, assis entièrement nu contre la porte de la chapelle de Collière. L’inconnu est ensuite monté par une échelle dans le clocher de cette chapelle. Là il a cassé la porte, détaché les poids de l’horloge qui s’y trouve et jeté

les cordes qui ont ensuite servi à l’amener.

Puis, le Lieutenant procède à un interrogatoire de l’inconnu, dialogue que je rapporte en entier ci-après :

-Interrogé de son nom

-Il a répondu avoir pour nom Jean Lair fils de Jean Lair et de Michelle Goupil demeurant, avant sa détention, dans la paroisse de Combourg, évêché de Saint Malo, âgé de quarante trois ans ou environ et avoir été pendant trois ou quatre mois chez le sieur Dupuy à Edel en Bretagne et qu’il est de la religion catholique et romaine.

-Interrogé pour quel raison, il a sorti de chez lui, lequel métier il faisait auparavant ?

-A répondu qu’il était sorti pour rien et qu’il n’avait plus rien, qu’il cherchait à gagner sa vie mais qu’il ne savoit travailler ne sachant ce qu’il l’en empeschait et qu’il faisoit le métier de domestique ayant servi en plusieurs maisons et qu’il avait été condamné aux galères par le président d’Avranches pour avoir été trouvé saisi d’onze onces de tabac qu’il avait acheté à bon marché pour s’en servir.

-Interrogé pourquoi il marchait tout nu ?

-A dit et répondu qu’il n’était pas besoin d’habit pour aller trouver son dieu et qu’il s’était trouvé hier dans un endroit où il y avait une église et l’ayant trouvée fermée, il avait monté avec une échelle au clocher, enfoncé la porte et monté sur l’horloge, pris les cordes et qu’il voulait s’en servir pour pendre ces bougres là et que Gillot, le bourreau, l’avait amené lié avec une corde.

-Interrogé pour quel raison, il voulut frapper et maltraiter plusieurs personnes en courant par les bourgs et villages et entré par force dans les maisons ?

-A dit et répondu qu’il ne pouvait pas battre personne qu’avec son cul, n’ayant ni verges, ni bâton.

Finalement, le procureur du roi requiert que Jean Lair soit conduit par la maréchaussée à Mortain, ville la plus proche en direction de la Bretagne, pour en faire ce qu’ils jugeront à propos .

Une semaine plus tard, la maréchaussée faisant la sourde oreille, le fou est toujours : le geôlier n’en peut plus des emportements et fureurs de Jean Lair.

L’avocat du roi réitère sa demande et ordonne à Robert Lecointre, cavalier de la maréchaussée de se saisir ce jour, sur le midi, de Jean Lair pour le conduire dans les prisons de Mortain sauf à la maréchaussée de Mortain à le reconduire à un autre maréchaussée pour le reconduire à Combourg, son origine, et y être ensuite renfermé et gardé par ses parents pour éviter tous malheurs et accident pouvant arriver par les furies et l’emportement dudit Lair. Faute de quoi, l’avocat du roi consent que les prisons soient ouvertes à Jean Lair et, en cas qu’il arrive quelque accident ou malheur de la part de Jean Lair, la faute en sera imputée à la maréchaussée qui devrait veiller à sûreté publique par des visites exactes et continuelles dans les paroisses de cette élection.

-En 1750, César Alexandre Dubois, écuyer, sieur de Belhôtel, homme âgé, passe deux contrats avec sa servante, la femme Boutron : une donation et un contrat de mariage. La famille étant d’ailleurs bien informés par eux-mêmes de la faiblesse d’esprit du seigneur de Belhotel et de sa prodigalité, est d’avis que ledit seigneur de Behôtel soit mis au nombre des interdits, luy et ses biens, sous la curatelle et garde de l’un d’eux.

Un conseil de famille ( une quinzaine de personnes, toutes nobles) se réunit en urgence et nomme un de ses fils tuteur. Un appel du sieur de Belhôtel est enregistré mais reste sans suite.

-En 1765, le sergent de la paroisse de Passais arrête un inconnu qui par sa figure et ses habillements annonce quelque chose de répréhensible.

Voici l’interrogatoire par Louis Garnier, sieur de la Fosse, lieutenant civil, assesseur criminel au bailliage royal de Domfront.

-Interrogé de son nom, surnom, âge, qualité, demeure et de sa religion.

- A dit et répondu qu’il s’apelle Pierre Fournier, âgé de soixante ans ou environ, demeurant audit bourg de Poligny, province de Bretagne, de la religion catholique, apostolique et romaine.

-Interrogé s’il sait pourquoi il a été arrêté, d’où il venait et où il allait et quels sont ses associés.

- A dit et répondu qu’il ne sait pas pourquoi on l’a mis en prison, venait d’Alençon et qu’il s’en retournait chez lui et n’a aucun associé.

-Interrogé où il a été arrêté et de quelle profession il est.

- A dit qu’il a été arrêté du coté de Passais dans un champ de gueret et qu’il est tailleur de pierre à rasoir et qu’il en a ausy fait à feu.

-Interrogé depuis quel temps il est sorti de son pays, pourquoi il en est sorti et quel est le lieu de sa naissance.

- A dit qu’il y a environ un mois qu’il est sorti de Poligny et qu’il en est sorti pour aller chercher de pierre propre à tailler et qu’il est natif de Poligny.

- Interrogé et sommé de nous dire quelle conduite il a tenu depuis dix ans.

- A dit et répondu qu’il s’est toujours promené par les villes en vendant des pierre à rasoir et qu’il a été du côté de Nantes, de Vannes et ailleurs.

-Interrogé si la vérité n’est pas qu’il a été incarcéré, et où il a été, quel crime il avait commis et par quel hasard il en est sorti.

- A dit et répondu qu’il a été incarcéré à Guere, petite ville de l’autre côté de Poligny, qu’il l’a encore été pour avoir tantôt brûlé des ruches de mouches à miel et tantôt pour avoir mendié.

Et qu’il est sorti des prisons de Guere après avoir creusé les murs de sa prison de nuit, et de celles de Saumur, qu’il en est sorti après avoir coupé ses fers ou plutôt détachés de ses jambes et après les avoir jetés dans des latrines avec plusieurs personnes qui étaient venues le voir.

-A luy représenté qu’il ne nous dit pas la vérité vu qu’on ne lui aurait point mis les fers aux pieds pour avoir brûlé des ruches de mouches à miel ou pour avoir mendier.

Et sommé de convenir avec nous qu’il a été sentencié comme banni de son pays ou envoyé aux galères, flétri ou marqué, quelle était définitivement la nature de son crime, qui étaient pour lors ses associés, qu’est-ce qu’ils sont devenus et qui sont ceux qu’il a plus particulièrement fréquenté depuis ce temps là.

- A dit et répondu n’avoir point commis d’autre crime, qu’il ne se souvient point d’avoir été sentencié, banni de son pays ni envoyer aux galères et n’a jamais eu d’associés et par conséquent n’a eu d’habitude criminelle avec qui que ce soit.

-Interrogé s’il a son père, comment il s’appelle, le nom de son curé et celui de ses plus proches parents, s’il est marié, s’il a des enfants.

- Dit qu’il y a longtemps que son père est mort, qu’il s’appelait Pierre Fournier, que le curé de sa paroisse s’appelle Luirel, qu’il a différents parents qui ne veulent pas le reconnaître quoique cependant il ait été juge criminel et qu’il ait porté la robe, qu’il a eu plusieurs femmes qui sont mortes, a eu des enfants, ne sait s’ils vivent.

-Interrogé si la vérité n’est pas qu’il a été trouvé saisi de ciseaux, couteaux, rasoirs et autres différents ustensiles, où il les avait pris et quel était l’usage qu’il en voulait faire.

- A dit qu’il avait deux rasoirs, un couteau, des ciseaux et que c’était pour son usage particulier.

Une enquête menée à Poligny confirme ses dires. Des habitants du lieu ont déclaré bien connaître le dit Pierre Fournier pour être de la paroisse et pour un fort honnête homme, et que depuis des années la tête lui avait tourné ce qui le faisait ainsi courir et vaguer.

Cependant, le procureur estime que Fournier est un homme qui a perdu l’esprit mais cependant malicieux, mauvais et mal intentionné. Comme on ignore quels méfaits il a pu commettre, il rappelle les édits qui ordonnent que ces sortes de gens soient arrêtés et mis en maison de force. Comme il n’y en a aucune dans le bailliage de Domfront, il conclut qu’il soit condamné comme vagabond et errant aux galères à perpétuité.

Le tribunal, plus clément, l’expulse du bailliage, laissant à d’autres le soin de traiter le problème.

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Le vagabond
Jérôme Bosch - vers 1500



Sous l’ancien régime, dans notre région, la démence est considérée comme relevant de la sphère privée. Les proches doivent prendre le fou en charge ce qui peut mettre en péril leurs moyens d’existence et leur héritage. On peut alors en trouver trace dans le notariat ou les actes judiciaires pour une mise en tutelle.

Quand le fou quitte le cocon familial, il devient un errant, un vagabond. Il apparaît alors dangereux, il fait peur, on le craint mais personne ne sait qu’en faire sinon l’éloigner, soit par retour dans sa famille, soit en l’enfermant ou même en l’envoyant aux galères. C’est alors que le traitement de la folie devient judiciaire.

Sous l’ancien régime, il semble donc qu’on n’envisageait pas de traitement de type médical. Cependant la faiblesse de l’échantillon ne permet pas de conclure.

Cet article constitue un bilan provisoire de mes recherches. Un quatrième volet devra être exploré : les hopitaux généraux ( maisons de force) et les internements par lettres de cachet.