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Par : dozeville
Publié : 27 octobre 2019

1737 Violences conjuguales à Juvigny-sous-Andaine

La justice de l’ancien régime est réputée pour sa lenteur (et son coût élevé). Il arrive pourtant qu’elle soit rapide, qu’on en juge par ce cas de violences conjugales : quatre mois entre la plainte et le jugement !


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LA RACINE HOLA, HOLA nouvellement découverte par le DOCTEUR TRICOTIN et mis en lumière pour le repos des maris


Anne Feron contre Jean Delettre


Le mariage

Jean Delaitre et Anne Feron signent leur contrat de mariage le 11 novembre 1734 à Saint-Mars-d’Egrenne et s’y marient le 27 du même mois. Veufs tous les deux, il est alors laboureur et sa future est veuve d’un lieutenant des fermes du roi. Leur contrat est de facture classique avec un apport de biens de l’épouse estimé à 300 livres tournois et des meubles pour 100 livres, ce qui les situe dans la partie relativement aisée de la classe des laboureurs. On y note cependant une défiance vis-à-vis de la femme, défiance qui se marque par une tentative de limitation de ses droits mais il peut s’agir seulement de préserver les droits de l’héritier du mari. Ils résideront à Juvigny-sous-Andaine.


La plainte du mari

Pendant deux ans et demi, les textes sont muets et tout paraît aller pour le mieux. Mais, le 9 septembre 1737, Jean Delestre, marchand, dépose une plainte contre sa femme devant le vicomte de Domfront.

Il demande que :


- Anne Feron soit condamnée à lui verser 2 000 livres de dommages et intérêts,


- Anne Feron soit "privée du remploy porté par son contrat de mariage ainsy que de son douaire et tous autres droits coutumiers".

Les raisons invoquées sont les suivantes :

- "ladite Feron a pris, soustrait et diverty la plupart des meilleurs meubles et effaits à luy appartenant et consommé touttes les provisions utilles de son auberge et enfin luy a soustrait l’argent quy luy provenoit de tous ceux quy faisoient des écots chez luy, ce quy l’a obligé de cesser d’estre hoste1 pour mettre à couvert le restant de ses meubles et effaits". Son épouse l’aurait donc volé (meubles et argent) et aurait causé sa faillite.

- elle se serait "saisie et emparée d’une tasse d’argent".

- grâce à l’argent dont elle s’est emparée, elle se livrerait à des activités de change "ayant aussi ladite Feron fait mettre dans une maison voisine dudit Delestre un coffre ou bahut duquel elle a pris toujours très grand soin de conserver la clef ainy que celle de ladite maison et lorsque quelques particuliers luy demandoient de changer quelques espèces d’or ou d’argent, elle ouvroit la porte de ladite maison où étoit ledit bahu ou coffre et apportoit la monnoye aux particulliers et laissoit dans ledit coffre les espèces qu’elle changeoit pour en faire comme elle a fait son profit et bénéfice particullier". Cette accusation semble particulièrement grave, s’agissant d’une ectivité très réglementée.


- enfin, "méditant délaisser et abandonner son mari, … elle voulait le mettre au blanc2 et pour cela, elle a clandestinement fait oster et transporter dans quelques maisons adjacentes une infinité de meubles meublants comme linges de toutes espèces, vaisselle d’estain, poisle d’érain, batterie de cuisine".


La supplique de l’épouse

Cette plainte apparaît comme une manœuvre dilatoire selon le principe bien connu : l’attaque constitue la meilleure défense. En effet le 4 octobre, Anne Feron dépose à son tour une supplique au même tribunal, supplique qui répond à la plainte du mari :

"…. Supplie humblement Anne Feron femme de Jean Delettre et avant luy veufvve de François Lebrun, capitaine des gabelles, et vous remontre qu’elle a eu le malheur de ce marier en seconde nopce il y aura trois ans aux environs de noël prochain avec ledit Delettre auquel elle porta une quantité de bons meubles et effects.

Elle se promettoit de passer sa vie tranquillement et dans une union conjugalle mais elle ne fut pas plustot mariée qu’elle éprouva le malheur de son nouvel état par les endroits les plus tristes et les plus sensibles. L’humeur féroce et l’esprit viollent dudit Delettre ne put ce déguiser longtemps. Il porta les mains sur la suppliante dès les commencements, et, de son mary, il devint un vérittable tiran. La supliante souffrit avec toute la modération ces premiers accès de fureur, elle usa de tous les moyens possibles pout tâcher de ramener son mary à cette union tranquille qui doit reigner dans le mariage, [mais elle] n’a pu changer, on ne dit pas l’humeur incompatible dudit Delettre, mais son inhumanité pour sa femme.

La suppliante n’a jamais eu deux jours de paix. Ledit Delettre luy a continuellement fait des querelles sans subject ny raison, tous les serments les plus affreux étoient toujours de la partie et ledit Delelettre a joint une infinitté de faits, les coups aux parolles en frappant la suppliante tantost à coups de pieds et de poing, tantost avec des bastons, des pelles à feu et toutes sortes d’autres instruments qu’il trouvoit sous sa main. Tous ses faits sont publicqs et tout le bourg de Juvigny en a bonne connoissance….

Au mois de juillet dernier, ayant pour ainsy dire assommé la suppliante de coups, de manière qu’elle étoit obligée de garder le lit, ledit Delettre voullut encore la laisser périr de fain, elle fut réduitte à ce retirer dans une maison appartenante à son mary où elle fut misérablement couchée pendant environ trois semaines sur un lit étendu sur le pavé où elle serait morte de fain sans quelques voisins qui luy aportoient de fois à autres quelques subsistances. Cette cène fut suivie d’une réconsilliation qu’un homme d’honneur crut faire : ledit Delettre promist d’en user mieux à l’avenir mais dès le même jour épris de boisson, il recommença sa même vie, maltraitta la suppliante et voulut la tuer d’un coup de pelle ce qui l’obligea de se sauver dans un champ…

Ledit Delettre voullant prévenir le party que prend la suppliante a donné sa requeste au sieur viconte de ce lieu et luy a fait assigner la suppliante pour différentes prétendus soustractions qu’il a articulé luy avoir été faites par la suppliante… [elle n’a] emporté d’autre chose qu’une partie de ses habits et linges avec sa tasse d’argent qu’elle avoit dans sa poche…".


L’information3


Il semble que le mari n’ait pu citer aucun témoin. Les témoignages en faveur de l’épouse, tous masculins, étant répétitifs je n’en citerai que deux.

- Jean Collombus, agé de vingt quatre ans, faisant les fonctions de chirurgien à Juvigny … dépose que vers le mois d’aoust dernier ayant entendu du bruit chez ledit Delaistre, il y fut avec le sieur curé de Juvigny et plusieurs autres pour l’empescher de maltraiter sa femme et les séparer, lequel leur ferma la porte au nez. Après quoy, le déposant fut requis par laditte Feron de l’aller soigner. Ce qu’il fis par deux fois pour playes et contusions qu’ele avoit disant que s’étoit son mary qui les luy avoient faitte. Et nottamment une playe à sang à la cuisse. Le sieur curé faisant des remontrances audit Delaistre, il répondit ainsy : "Je le ferey, monsieur le curé, et vous m’assisterré à la potence".

- Ambroise de la Goullande, curé de Juvigny, agé de quarante cinq ans, … dépose qu’il a connoissance que ledit Deletre a maltraité laditte Feron sa femme par plusieurs fois, luy ayant mis le corps et les bras noirs de coups… Ladite femme se serait plainte audit déposant que ledit Deletre étant couché la nuit avec elle, simulant de faire le devoir de mariage, l’auroit pris à la gorge et luy auroit déchiré le sain, dépose en outre qu’ayant fait des remontrances audit Delaistre, l’exortant de vivre en bonne intelligence avec son épouse et qu’il attireroit la malédiction de dieu sur luy, qu’il vaudroit mieux se séparer tous les deux que de maltraiter sa femme aussy cruellement. Sur quoy ledit Delêtre répondit qu’il ne voullait point se séparer d’avec elle et qu’il avoit un coup à faire et qu’il serait pendu et que sa destinée le portait et qu’il prioit ledit sieur curé de l’assister à la pottence. Dépose en outre que ledit Delestre a jetté sa femme dehors de chez luy un jour de faiste au dimanche environ une heure de nuit. Et allant et brisant tout dans sa maison…


Le jugement


"Veu les conclusions du procureur du roy, nous avons déclaré la ditte Anne Feron femme libre et de libre condition et l’avons séparé de corps et d’habittation avec ledit Delêtre son mary et à elle adjugée ses droits de dot et douaire et les paraphernaux au terme de son contrat de mariage et de la coutume. Le tout en exemption des debtes contractée par son mary depuis leur mariage et à elle enjoint de mettre son nom au tableau des femmes divorcées du tabellionnage de ce lieu avec dépens adjugés à laditte femme sur ledit Deletre auquel nous avons fait deffence de faire ny médire à ladite Feron sur les paines au cas appartenant. … ce seixième décembre mil sept cent trente sept." 4


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A notre époque, ce jugement peut apparaître clément mais il est tout de même extra-ordinaire au XVIIIe siècle portant sur une séparation totale des époux, le terme "divorcé" étant même utilisé. La peine est plus lourde qu’il n’y paraît : Anne Feron remporte tous ses apports mentionnés au contrat de mariage. Elle perçoit également le douaire sur son mari prévu par le contrat de mariage (ici 20 livres par an par le mari ou les héritiers) et la jouissance d’une maison et d’un jardin pour la durée de sa vie. Hormis le remariage, impossible pour des raisons religieuses, tout se passe comme si son mari était décédé.


Notes :


1c’est-à-dire qu’il tient une sorte de cabaret-restaurant. On notera qu’il est tour à tour laboureur, hoste, marchand.

2 Voir l’expression "saigner à blanc" c’est-à-dire ruiner

3 Terme usité alors pour désigner l’enquête et l’audition des témoins.

4 AD61 6BP36

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