Vous êtes ici : Accueil > Transcriptions de textes > Des travaux et des hommes > 1834 Us et coutumes dans l’Orne
Par : dozeville
Publié : 5 juillet

1834 Us et coutumes dans l’Orne

Joseph Odolant-Desnos, né à Alençon en 1797, fut notamment Secrétaire de l’Académie de l’Industrie. Il fut sollicité pour écrire une description du département de l’Orne qui parût en 1834.

Cet ouvrage est une mine d’information sur l’état du département dans les années qui ont suivi l’empire.

Suivent quelques pages de la Section III sous titrée État moral :

Mœurs

Les mœurs et les coutumes du département de l’Orne se rapprochent beaucoup aujourd’hui de celles de toutes les autres parties de la France où la civilisation n’a encore fait que de faibles progrès.

Les paysans abandonnent peu à peu les principes religieux, mais ne se soumettent qu’avec peine aux principes de la loi civile ; de cette transition, il résulte, chez les paysans de l’Orne, une petite perturbation dans les idées, qui tourne souvent au détriment des mœurs.

L’industrie, là, comme dans beaucoup de contrées de la France, a développé les facultés intellectuelles de l’habitant, et lui a donné un amour de l’indépendance qu’il n’avait point avant 1789 ; pourtant il est resté chez lui un principe sinon de dévotion, du moins de demi piété qui le porte toujours à respecter son curé, quand toutefois il est assez habile pour étendre avec tolérance sa charité paternelle indistinctement sur tous. Dans l’arrondissement de Domfront, le pasteur conserve même un pouvoir absolu sur l’esprit et les mœurs de ses administrés, et malheureusement, il faut le dire, le jeune clergé abuse trop souvent dans ces contrées de ce pouvoir spirituel.

Les principes religieux étant affaiblis dans les arrondissements de l’Est et du Nord, la sévérité des mœurs s’y est relâchée en même temps ; aussi y voit-on d’assez nombreux infanticides qui toutefois sont peut-être moins les suites du libertinage, que de la honte de la faute et de l’ignorance du crime. Que le curé soit moins sévère ; qu’il interpose avec bonté sa médiation entre le suborneur et la jeune fille séduite ; que le maire de son côté fasse comprendre à cette infortunée la peine qui est réservée à la mère criminelle, alors ces contrées n’amèneront plus aux assises des victimes plus malheureuses que coupables.

On remarque encore chez les paysans du département de l’Orne, beaucoup d’usages tenant à des pratiques religieuses ou superstitieuses qui forment pour nous une espèce de tradition des mœurs des anciens habitants de cette contrée ; ainsi pour rendre la Vierge favorable aux biens de la terre et aux abeilles, on offre sur son autel, dans quelques cantons, des fruits, des fleurs et de la cire. D’autres fois pendant l’Avent et depuis le soir jusqu’à l’approche du jour, les villageois vont de porte en porte chanter des Noëls qu’ils terminent par cette formule : Aguianeuf ! Aguianeuf ! On vous demande ! Formule évidemment empruntée aux refrains druidiques : Au gui l’an neuf, c’est-à-dire au premier jour de l’an nouveau. Souvent aussi l’on s’aborde avec cette même formule pour se souhaiter la nouvelle année. De même, il est rare que dans les maladies, des messes ne soient pas offertes à différents saints par le malade et par sa famille. Ces saints sont si vénérés dans les campagnes du département, que quelquefois, comme à Sept-Forges, on met en adjudication le droit de conserver chez soi le tableau ou la statue qui les représentent. Dans cette commune, en 1819, la possession pendant un an du bienheureux Saint-Joseph fut payée à l’enchère 45 fr.

Enfin, les vieillards du pays se rappellent encore que jadis, pendant le premier jour du mois de mai, celui qui était surpris sans porter sur soi une branche verte, était aspergé d’un seau sur la tête, ce qu’on faisait en lui disant : je vous prends sans vert. Ce même jour on allait danser autour d’un arbre que l’on avait planté à l’avènement du curé ou du seigneur ; tous ces usages ont été détruits par la révolution.

 Superstitions

Quoique les lumières de la civilisation commencent peu à peu à s’avancer de l’Est à l’Ouest chez les habitants de ce département, leur esprit n’est pas encore assez éclairé pour distinguer ce qui tient moralement à la religion de ce qui n’est que superstition. Aussi les femmes des arrondissements de l’Est, et la plupart de la population de ceux de l’Ouest, sont toujours plongées dans les pratiques et les croyances superstitieuses.

Revenants. Les revenants, sur-tout ont un empire incroyable sur leur faible imagination ; et l’on fait, a-t-on dit d’après les notes de M. Galerie de Lamotte, sur l’apparition de ces ombres légères, des histoires de toutes espèces plus effrayantes les unes que les autres, mais toutes à peu près calquées sur un même type. En effet, les habitants du département de l’Orne sont encore sous le poids de la crainte, et peu de femmes, à la veillée, au milieu du récit le plus absurde de quelque histoire de revenants, auraient le courage de se retourner sans craindre d’apercevoir l’ombre elle-même dans les reflets douteux de la lumière. Ces revenants sont la plupart, disent-elles, des ames damnées pour de grandes fautes qui, n’ayant pas reçu leur punition sur la terre, y reviennet demander des prières aux vivants.

Quelquefois c’est un homme également damné ayant, après sa mort, mangé le suaire qui lui couvrait le visage : on l’entend, on le voit même revenir de l’empire des morts, jetant des cris effrayants et laissant s’élever sur sa tombe pendant la nuit des flammes infernales, que les curés, autrefois, faisaient cesser en ouvrant la fosse et coupant la tête du cadavre, qui, jetée dans la rivière, y creusait aussitôt un précipice.

D’autres fois, c’est un homme qui ayant, pendant sa vie, déplacé à son bénéfice la borne du champ de son voisin, rongé de remords dans l’autre monde, revient chaque nuit rôder autour de la porte de sa propre maison, en criant : où faut-il remettre la borne ?

Ici ce sont des matous venant faire sabbat sous le grand chêne.

Là, ce sont de belles dames diaboliquesse montrant la nuit, et sautant la danse satanique sur le bord des étangs et auprès des lisières des bois ou de vieilles masures. Mais souvent aussi, au lieu de ces dames, ce sont des flammes qui dansent, flammes portant les noms de feu follet, de fourlore et de feu errant, ou naturellement les émanations d’hydrogène carboné qui, pendant les nuits d’été sont phosphoriques dans les lieux humides. Ces feux sont aussi regardés dans le pays comme des ames de prêtres criminels ou libertins.

S’il arrive un malheur, ce sont des meneurs de loups faisant dévorer par leurs loups affidés les bestiaux de leurs ennemis.

A certaines époques ce sont pendant la nuit des cris effrayants de revenants, ou plus raisonnablement de pauvres oiseaux de nuit ou de passage ; de là, vient, disait en 1789, un curé de Villedieu, l’origine de la chasse Artur ou Artus, chasse Saint-Hubert, chasse du diable, chasse Saint-Eustache. Cette chasse, connue dans le département de l’Orne sous le nom de chasse Artus ou Hennequin ou Mère Harpine, est une troupe prétendue d’esprits infernaux traversant les airs, ayant la mère Harpine pour chef redoutable, et laissant tomber sur vous des lambeaux de cadavres, si aussitôt qu’on l’entend, on n’a pas soin, disent les paysans, de tracer un cercle autour de soi.

Dans d’autres occasions, c’est le loup-garou qui n’est plus considéré comme revenant, mais bien comme un criminel resté inconnu, dont le diable s’est emparé, et que tous soirs, après le coucher du soleil, il couvre d’une peau de loup ou de chèvre pour aller le fouetter au pied de toutes les croix, et au milieu de tous les carrefours.

Cette punition, disent les paysans, dure 7 ans, à moins que par trois coups de couteau bien appliqués au milieu du front du diable par un homme courageux, on arrive à le tuer ; alors le loup-garou est délivré et redevient ce qu’il était.

Enfin, dans beaucoup de canton on connaît encore le Gobelin ou cheval Bayard, diable d’assez bonne composition, rendant service et ne faisant que peu de malices ; il aime beaucoup les enfants et les chevaux, étrille ceux-ci, berce ceux-là, quoique cependant quelquefois il lutine les enfants en les chatouillant, ou fait enrager les maîtres des chevaux en ébouriffant les crins de ces animaux. Enfin, le Gobelin est le Nissen de la Norvège, où probablement il reste aussi invisible que dans l’Orne.

Outre ces superstitions encore invétérées dans l’esprit, sur-tout des femmes de campagne, celles-ci entendent encore avec crainte l’Effraye ou Frésaie, venir crier autour d’une maison où il y a un malade, ou frapper les vitres de son appartement, vers lequel cet oiseau de nuit est naturellement attiré par la lumière ; c’est pour elles le présage de la mort prochaine du malade.

…..

Enfin, quelques-unes d’entre elles, ayant conservé la pureté de leur innocence, redoutent les sorts et particulièrement celui de voir nouer l’aiguillette de leur mari la première nuit des noces ; elles ne savent pas de quoi il s’agit, mais c’est égal, elles redoutent la puissance de la sorcellerie, car elles y croient.