Vous êtes ici : Accueil > Transcriptions de textes > Malheurs > 1787 Mort accidentelle à Aubry-le-Panthou
Par : dozeville
Publié : 5 avril

1787 Mort accidentelle à Aubry-le-Panthou

Quelques lignes dans un registre paroissial relatent un accident et signalent l’intervention des autorités civiles (bailli, lieutenant de bailliage...) pour autoriser l’inhumation après enquête.

C’est un dossier presque complet de cette sorte que je vous propose (il manque la lettre du curé pour avertir les autorités).

L’expertise médicale réserve des surprises.

JPEG - 53.5 ko
Trouvée noyée.
George Frederic Watts RA (1817-1904)


L’acte de décès


Le six octobre mil sept cent quatre-vingt sept, en vertu d’un mandement de Monsieur le Lieutenant général civil et criminel au baillage d’Argentan en datte de ce jour, à nous addressé, nous vicaire soussigné avons inhumé dans le cimetière de ce lieu le crps de Marie Grigy fille de feu Jean, originaire de la paroisse de Saint-Lambert, près Trun, et demeurant en celle-ci en qualité de servante, trouvée noiée le jour d’hier âgée de vingt-cinq ans1...


L’enquête du lieutenant général du baillage d’Argentan


Henri Louis de Forges, lieutenant général civil et criminel, enquêteur et commissaire examinateur aux bailliages et vicomté d’Argentan de d’Exmes dicte à son greffier :

Nous avons étés conduits dans une maison servant d’habitation à Gilles Lecompte, jardinier du seigneur de Sainte-Croix et étant entrés dans une salle servant de cuisine, nous avons apperçu sur un lit qui est dans le fond de cette salle, le corps d’une fille de quatre pieds neufs pouces, cheveux rouges,visage rond, le nez gros et cassé, la bouche grande, les lèvres épaisses, les sourcis rouges et le menton rond. Le corps était incliné sur le côté gauche et recouvert d’un drap. Ledit Lecompte et les autres personnes que nous avons trouvées dans la salle, nous ont dit que ce corps était celui de la nommée Marie Grigi fille de feu JeanGrigi, en son vivant journallier de la paroisse de Saint-Lambert, âgée d’environ vingt-six ans, servante chez ledit Gilles Lecompte, que cette fille avoit été trouvée le jour d’hier sur les environ sept heures du matin, noyée dans une fontaine qui est au bas du jardin pottager, qu’on l’aurait tirée de l’eau et apportée dans cette salle pour lui administrer les secours nécessaires pour la rappeller s’il était possible à la vie, qu’à cet effet on l’aurait déshabillée et cochée sur de la cendre chaude et frottée avec du sel, mais le fut infructueusement.

Il paroissoit que cette fille était tombée dans la fontaine en y puisant de l’eau puis que son seau, ses sabots et sa coiffe étoient encore dans ladite fontaine.

Avons ensuite visité le cadavre de ladite Grigi et avons remarqué une emplâtre sur la tempe droite et une contusion au-dessous de l’œil gauche.

Avons remarqué égallement une bague de cuivre au doigt annulaire dans tout son extérieur. Nous avons ordonné au sieur Belot, chirurgien, d’en faire l’ouverture en notre présence… les sieurs chirugien et médecin n’avaient rien remarqué qui annoncât que cette fille eut été jettée morte dans la fontaine ou quelle se fut noyée par un coup de désespoir, que tout annonceait au contraire qu’elle n’étoit morte que par accident.

Ensuite, nous nous sommes transportés au bas du jardin pottager où est la fontaine où ladite fille avoit été trouvée noyée et y étant avons remarqué que cette fontaine présente une surface de huit pieds de diamèttre … sur trois pieds de profondeur, qu’elle est d’arbres qui forment une espèce de berceau, qu’on y accède par deux marches… dont la première a environ un pied de haut et la seconde cinq pouces à gagner la surface de l’eau. Avons remarqué dans cette fontaine un sceau et deux sabots qui surnageoient et une coiffe de femme qui étoit au fond de l’eau.

Au surplus, du consentement du procureur du roy, accordé main levée dudit cadavre , ordonnons que par le sieur curé d’Osmond ou son vicaire, il sera inhumé dans le cimetière dudit lieu suivant le rite du diocèze.

(Une vacation de trois jours pour le déplacement et la visite du cadavre sera décompté)


De Forges2


Le constat médical


Nous, docteur en médecine, conseiller, médecin du roy au bailliage d’Argentan et maître en chirurgie, chirurgien royal audit bailliage, tous deux demeurants audit lieu, en conséquence des assignations qui nous ont été commises à la requête de monsieur le procureur du roy dudit bailliage et vertu d’un mandement de justice aux fins de nous transporter en la paroisse d’Osmond3 pour faire la visite d’un cadavre d’une personne trouvée noyée.

Nous sommes transportés ce jourd’huy en ladite paroisse chez le nommé Lecomte, jardinier du château. Dans la maison duquel, nous avons trouvé, sur un lit, le cadavre d’une fille âgée d’environ vint-cinq ans, dépouillée de tous ses vêtements, saupoudrée de cendres et enveloppée d’un drap de lit. Laquelle fille, on nous a dit être Marie Grigy, servante dudit jardinier, et avoir été trouvée noyée hier matin dans une fontaine étant au bas du jardin du château où elle avait été pour puiser de l’eau et d’où elle fut retirée, autant qu’on le présume, viron trois quarts d’heure après sa submersion et ensuite transportée chez le dit jardinier où l’on s’était efforcé de la rappeller à la vie en la frottant et en la réchauffant avec des cendres chaudes d’après ce rapport.

Et avant de procéder à la visite dudit cadavre, nous avons été voir la fontaine dans laquelle nous avons vu surnager deux sabots et un seau de bois, et au fond de laquelle était une coiffe de toile bordée de batiste qui en a été retirée à notre présence. Cette fontaine à viron huit pieds de diamètre et quatre pieds et demi de profondeur et y compris viron un pied et demi de vuide4 qui rend l’accès de l’eau très difficile car, pour y arriver, il n’y a qu’une marche de cinq pouces viron de hauteur, de manière que du bas de cette marche à la surface de l’eau il y a au moins un pied de profondeur d’où il suit qu’il faut se courber considérablement pour y atteindre et qu’il reste d’autant moins de force pour retire le vase qu’on y puise.

Ayant ensuite procédé à l’examen dudit cadavre, n’ayant rien apperçu extérieurement contre l’ordre naturel sinon une très légère échymose au dessous de la paupière inférieure de l’œil gauche, nous avons fait l’ouverture du bas-ventre et avons trouvé le ventricule plein d’eau mais d’ailleurs dans son état naturel ainsi que tous les autres viscères de ladite capacité, à l’exception de la matrice qui était sensiblement plus volumineuse qu’elle n’est naturellement ce qui nous a fait soupçonner grossesse et déterminer à faire l’ouverture de ce viscère d’où nous avons extrait un sac ovoïde vasculoso-membraneux, du volume à peu près d’un œuf de pigeon rempli d’eaux lympides au milieu desquels était suspendu par un filet sanguin un corps de la grosseur d’un petit haricot dont la couleur et la consistance participaient plus de l’état … laiteux et lymphatique que l’état sanguin d’où nous concluons que ce petit corps, qui était comme une espèce de nuage glaireux et qu’on ne peut méconnaître, d’après ce que nous venons de dire de la nature de son enveloppe, pour les linéaments et les premiers rudiments d’un fœtus, était un embryon de viron quinze jours.

Quant à la cause de mort, nous estimons qu’on ne peut en assigner d’autre que la suffocation causée par la submersion.

En foy de quoy, nous avons arrêté et signé le présent pour icelui être déposé au greffe dudit bailliage et en conséquence être ordonné ce qu’il appartiendra.

A Osmond, le six octobre mil sept cent quatre-vingt sept,


Belot Dulombu, chirurgien roial     Cheron, Docteur en Médecine




*

* *

Notes :

1 AD61 Aubry-le-Panthou EDPT354_11

2AD61 4BP45

3maintenant Aubry-en-Exmes

4vide