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Par : dozeville
Publié : 9 mars

1733 Le curé de la Lande-Saint-Siméon

C’est un jeune curé qui, venant de la ville (Argentan), prend la succession de son prédécesseur décédé et prend en main les rênes de sa paroisse rurale.

Un premier incident banal au sujet d’un banc dans l’église et l’affrontement qui en suivit avec un de ses paroissiens, permettent de percevoir quelques aspects du fonctionnement de cette société :
- la lutte contre la consanguinité
- les rites autour de la naissance
- l’élection des collecteurs de la taille.

Le curé gagnera ce procès. Quelques années plus tard, il sera en conflit avec l’ensemble de ses paroissiens et ce sera lui qui perdra.

Le sieur Viel prestre curé de

la Lande Saint Siméon

contre

François Malhaire et sa femme.


Du lundy premier jour de juin 1733 à Argentan en la chambre du

greffe du baillage devant Monsieur du Bouilland au raport de Monsieur

le vicomte en présence de Messieurs de Cenival et Deslandes


Vu les pièces du procès,

Nous, ouy le procureur du roy en ses conclusions verballes et sans avoir égard à la fin de non recepvoir proposée par ledit sieur curé, avons lesdits mariés apointés à :

-Prouver que ledit sieur curé fist oster leur banc de l’église, il y a environ un an, et le fist jetter dans le cimetiere où ce banc a poury et que ledit sieur curé se déclara hautement leur ennemy.

-Prouver et vériffier qu’un certain dimanche du mois de juin ou juillet dernier au sortir des vespres de ladite paroisse ledit sieur curé ayant dit audit Malhaire qu’il pouvait faire remettre son banc, ledit Malhaire répondit que ceux qui l’avoient fait oster sauroient bien le remettre, laquelle réponse, quoy que pleine de modération, aigrit beaucoup ledit sieur curé qui s’emporta fort contre ledit Malhaire auquel il fist quantité de démonstration du poing pour le fraper luy dist quantitté d’injures et entre autres le traita plusieurs fois d’officier à coups de baton. Sur quoy ledit Malhaire ayant dit que c’étoit ses bons amis qui l’avoient rendu officier à coup de baton, ledit sieur curé repartit aussitôt et toujours avec le mesme emportement et les mesmes démonstrations : Ils t’en ont trop peu donné, tu en merite bien davantage et tu en auras encore et ce fut à cette occasion que ledit Malhaire put dire que ledit curé avoit plus l’air d’un cavalier que d’un curé.

-Prouver et vérifier que le dit curé a traité ledit Malhaire d’officier à coups de baton en quantitté d’autres occasions.

-Prouver et vériffier que ledit curé pour troubler la paix lesdits mariés dans la paix de leur mariage, vint dans leur maison un jour du mois de septembre dernier et dit audit Malhaire en ces termes : Je vous fais deffence de coucher davantage avec votre femme. Et ledit Malhaire luy en ayant demandé la raison, s’est répartis ledit sieur curé que vous estes parents dans le degré1, sur quoy ledit Malhaire luy ayant demandé quelle certitude il en avoit ledit curé répondist : S’est a vous à le justiffier sans autrement s’expliquer.

-Prouver et vérifier que ladite Lengliné sur ces entrefaites dist audit curé : Ce n’est pas vous qui nous avez marié. Ledit curé répondit avec emportement : je serois bien faché de t’avoir marié, tu est une vilaine et une houlle2.

- Prouver et vériffier que dans le mesme temps, ledit Malhaire ayant dit audit curé : Vous ne nous ferez point de mal, les honnestes gens n’en font point. Ledit curé répartit avec énormément de fureur et en luy montrant son bâton : Va c’est donc que je ne pouray.

- Prouver et vériffier que comme ladite femme Malhaire étoit enceinte ledit curé auroit dit en différentes occasions en parlant de l’enfant dont elle debvoit accoucher qu’il le baptizeroit batard et le feroit nommé par un va nud pieds, et qu’en(sic) pour entre autres ledit curé étant à cheval en parlantdu mesme fait, il s’expliqua en ces termes : Que je puisse marcher à quatre pattes et devenir pelu3 comme mon cheval si je ne le baptize comme bastard.

-Prouver et vériffier que ledit Malhaire ayant été nommé petit collecteur de ladite paroisse pour la présente année mil sept cents trente trois, il se trouva employé sur le mandement comme porte bourse et que ledit curé dist dans ladite paroisse que ledit Malhaire n’avoit que faire de chercher qui luy avoit fait ce tour là , que s’étoit luy sieur curé et qu’il avoit assez de crédit pour faire tourner tout Argentan.

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O. Perrin, Galerie des mœurs, usages et costumes des Bretons de l’Armorique, Paris, 1808

-Prouver et vériffier que ladite femme Malhaire étant accouchée le dix sept mars dernier en la paroisse de Ségrie, elle se présenta le samedy, veille de Pasques, sur les sept à huit heures du matin au sieur curé pour être relevée et que ledit curé luy dist d’aller chercher un cierge. A quoy la

sage femme ayant répondu : Nousn curé, donnez en un, on vous le va payer. Le sieur curé dist qu’il n’en avoit point à vendre et qu’on en allast chercher ce qui fut fait, et quelques moments après ladite femme Malhaire et la sage femme s’étant présentées derechef audit sieur curé avec un cierge, ledit sieur curé demanda l’extrait baptistaire de l’enfant qui luy fut donné sur le champ non obstant quoy ledit sieur curé repartit qu’il n’avoit pas le temps et qu’elle eust à attendre après l’office. sur quoy ladite femme Malhaire et la sage femme ayant représenté audit curé que ladite femme ne pouvoit pas attendre et qu’il fallait que ladite femme Malhaire retournast à son enfant attendu que ledit Malhaire demeure fort loing de l’église et que les chemins sont très mauvais. Ledit sieur curé ne répondit autre chose sinon que ladite femme Malhaire eust à sortir promptement de l’église faute de quoy il allait la faire mettre dehors à sa courte honte.

Prouver et vériffier que ledit sieur curé pour purifier ladite Malhaire ledit jour de Samedy Saint demanda d’abord dix solz et que sur la remontrance que luy fist ledit Malhaire qu’il ne luy etoit rien deub, ledit sieur curé reparti : sans argent, je n’en ferai rien en sorte qu’il fallut le payer et comme ledit Malhaire se mist en état de le payer, ledit curé se reprist et dist : je me trompe il faut douze sols lesquels douze sols ledit Mahaire fut obligé de payer.


Suivant l’avouaire dudit sieur curé et en outre ses reconnoissances et supositions qui sont que les paroissiens ayant fait réedifier l’église, les travaillants mirent les bancs dehors et depuis le parfait4 de l’ouvrage plusieurs ont rentrés les leurs et les ont placés comme ils ont jugé à propos. Si Malhaire n’en a pas fait autant enfin, il ne peut s’en prendre audit sieur curé qui au contraire a eu la complaisance de luy dire plusieurs fois de le replacer comme les autres ce qui luy a attiré de mauvaises réponces de la part dudit Malhaire qui font en partye le subjet de sa plainte car ledit Malhaire luy dist à cette occasion plusieurs injures et le traita avec mépris le menaçant de luy faire replacer non obstant qu’il n’eust aucune part dans le déplacement qui fut fait des bancs que les ouvriers se portèrent à faire de leur mouvement et en l’absence dudit sieur curé.

-Supose en outre que quand a parlé de plusieurs injustices que ledit Malhaire debvoit avoir faites et pour lesquelles il avoit deu recepvoir des maltraitemens, il a pu dire que sy ledit Malhaire recepvoit souvent des coups de baton, il le meritoit bien. Presque tout le monde s’en plaignoit.

-Supose aussy qu’ayant été informé que Malhaire et sa femme étoient parent dans le degré prohibé, ledit curé en ayant eu une conférence avec le sieur doyen qui luy dit de le déclarer audit Malhaire il luy en fist parler d’abord par ses parents et amys afin de prendre sur cela une dispence et faire réhabiliter son mariage. Ledit Malhaire s’en étant mocqué, ledit sieur curé se crut dans l’obligation et sur le conseil de ses supérieurs de luy en faire une déclaration présence de tesmoins, lors de quoy ledit Malhaire et sa femme luy firent encore de mauvaises réponses et qu’ils ne s’embarasront point de luy. A quoy ledit curé ne répondit autre chose sinon qu’ils en feront ce qu’ils voudront, mais que pour luy il avoit fait son debvoir et après ces paroles ledit sieur curé s’en retournant, la femme dudit Malhaire luy dist encore : Ce n’est pas vous qui nous avez mariés, vous ête un jeune homme et si c’étoit vous qui l’eussiez fait, je ne me croirais pas bien mariée.

_Je suis un jeune homme, mais tout jeune que je suis j’aurois mieux pris mes précauptions

-Supose encore que vu les supositions cydessus touchant le mariage dudit Malhaire la femme s’étant trouvée grosse, il a pu dire qu’ils avoient besoing de choisir des personnes pour donner le nom à

l’enfant dont elle debvait acoucher qui seussent mieux qu’eux leur religion sans quoy il le nommeroit luy même ou le feroit nommer par la premiere personne fust elle un va nud pied.

-Supose aussi d’avoir rendu service à un des petits collecteurs de la paroisse année présente pour le faire décharger de la collecte que ledit Malhaire luy avoit fait tomber injustement et de l’avoir pu dire quand on en a parlé.

-Supose en outre que la femme dudit Malhaire s’étant présentée à l’église le samedy de Pasques dernier sur les neuf heures du matin pour se faire purifier comme devant être nouvellement accouchée ledit sieur curé, qui n’avoit point baptizé l’enfant et qui n’avoit nulle connoissance

s’il avait reçu le baptesme, ny du lieu où elle avoit deub accouché, fist sur cela plussieurs demandes et nonobstant qu’il eust pu la renvoyer se faire relever en la paroisse de Segrie où elle debvoit être accouchée, il se contenta néanlmoins de l’extrait baptistaire de l’enfant dont il demanda qu’on luy fist ap--- et sur se moment il auroit relevé ladite Malhaire si elle avoit eu ou les gens qui étoients avec elle du pain et un cierge mais malheureusement et à cause de ce procès, ils avoient négligé d’en aporté affin d’en demander audit sieur curé pour, en cas de refus, luy en faire un prétexte de querelle lequel à la vérité luy dist qu’il n’en donneroit point parce qu’il n’en vendait point et ne voulait point introduire en pareil usage ny y habituer personne et ladite Malhaire s’en était retournée et ensuitte revenue sur les dix heures envoya une femme audit sieur curé qui étoit au coeur de l’église à achever d’entendre une confession pour après commencer son office. Ledit sieur curé fist réponce à cette femme qu’il ne pouvoit pour lors relever ladite Malhaire parce que l’office étoit trop long, quelle l’heure qu’il étoit il ne pouvoit le retarder mais qu’aussitost qu’il seroit fait il la purifieroit avec une autre femme qui était là pour la même chose ce que ladite Malhaire ayant apris de ladite femme, elle seroit entrée à l’église en criant à haute voix, auroit interpellé ledit sieur curé, qui achevoit la confession dont on vient de parler, de venir sur le moment la relever et le bruit qu’elle faisoit répétant la chose plusieurs fois ayant troublé tout le monde dans l’église égallement comme la pénitente qu’il tenoit, ledit sieur curé la quitta pour parler à ladite femme Malhaire et luy remontra qu’elle ne faisoit pas bien et qu’il luy étoit impossible de la satisfaire jusque après l’office et comme elle continua toujours de crier. Ledit sieur curé luy dist à la vérité de sortir ou de se taire.

Après quoy l’office s’étant fait et iceluy finy, ladite Malhaire ne s’étant presentée, il auroit purifié l’autre femme qui étoit restée encore bien qu’elle fust élloignée de l’église trois fois plus que ladite Malhaire et il est si peu vray que ledit sieur curé voulust refuser ladite Malhaire de luy conférer ladite purification que ladite Malhaire s’étant représentée deux ou trois jours après à l’église, ledit sieur curé ne fist nulle difficulté de la recevoir et il la releva et qu’il demanda douze sols scavoir dix sols pour luy et deux sols pour le secrestain, ledit Malhaire ne l’ayant point payé pour avoir relevé sa première femme.

Ledit curé apoincté a faire preuve du contraire des affirmations dudit Malhaire et de sa femme s’il advise bien et feront leurs preuves suivant l’ordonnance à l... non obstant aux termes de l’ordonnance et a été taxé pour le raport du présent jugement la somme de vingt cinq livres dix sols

et audit procureur du roy celle de douze livres quinze sols et mandement arresté ledit jour et an.


Du Bouilland, De Vigneral,

Lefessier des Londes, Hellouin de Canival, Boirel5


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Notes :

1 Degré défendu

2 Peut-être goule (Sorte de vampire femelle, qui séduit les mâles vivants et qui hante les cimetières.)

3 Velu ou poilu

4 La fin