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Par : dozeville
Publié : 4 mars

1776 Empoisonnements à l’arsenic à Juvigny-sur-Orne

Vont suivre les interrogatoires des principaux témoins de cette affaire à rebondissements.

On y trouvera décrits de nombreux aspects de la vie quotidienne : les repas, la soupe, les heures, les soins médicaux, le travail, le voisinage...


Premières constatations

Le 19 février 17761


Jean Claude Trolley, sieur de Laudière, chirurgien juré, demeurant en cette ville, agé d’environ trente-cinq ans, assigné… à comparoir devant nous…


Dépose que le lundy douze du présent mois, il fut requis d’aller voir et visiter en la paroisse de Juvigni un particulier nommé Bardoul. Il le trouva qu’il se plaignait de coliques violentes. Sa femme s’en plaignit aussi.

Il leur demanda s’ils savaient d’où cela pouvait provenir. Ils lui dirent que le samedi précédent, ils avaient mangé de la soupe au lait qu’ils avaient sallée avec du sel qu’un voisin leur avait rendu parce qu’ils luy en avaient prêtté. Ils ajoutèrent qu’ils soupçonnaient qu’il y avait quelque chose dans le sel qui leur avait fait mal. Le sieur déposant leur demanda s’ils avaient encore du sel, ils lui dirent que non.

Le déposant soupçonna que ce sel qu’on leur avait rendu aurait pu être mis par impéritie ou inadvertance dans un vase de cuire2 et aurait été imprégné de vers de gris, d’autant plus qu’ils dirent aussi qu’ils avaient beaucoup vomi après avoir mangé de cette souppe. Le mary en ayant mangé plus que la femme avait vomi davantage. Cela fist qu’il les traita en conséquence et leur ordonna les huilleux comme la graine de lin tant en lavement qu’en décoction. Cela réussit, ils se trouvèrent soulagés. Après cela il leur a fait prendre une décoction de manne3 et de l’huille d’amande douce.

Et jeudi dernier, cette femme étant venue lui apporter de ses nouvelles et de celles de son mary, lui dist que la nièce du sieur curé avait été chés ce particulier qui leur avait rendu du sel, qui se nomme aussi Bardou, qu’elle avait visité sa saunerie et ramassé du sel dedans, qu’elle lui avait donné et qu’elle représenta à lui déposant. Lequel, après l’avoir examiné et fait examiner par le sieur Matrot, apoticaire de cette ville, il reconnut des parties d’arsenic. En ce moment, nous a fait représentation d’un morceau de papier blanc faisant à peu près le huitième d’une feuille de papier commun, ployé de différents plis et lié d’un bout de fil blanc dans lequel il nous a dit être le sel que lui a donné la femme Bardou ainsi qu’il en est expliqué cy-dessus.

Sur quoi avons ordonné que le procureur du roy sera appelé. Lui entré avons fait ouverture en présence de lui procureur du roi et du témoin du petit paquet contenant une pincée de sel dans lequel il nous a effectivement paru ainsi qu’au procureur du roy de petits corps blancs et brillants que nous croyons être hétérogènes au sel et lesquels le témoin nous a dit être l’arsenic d’après les observations qu’il a faites et fait faire. En ce moment nous avons refermé ledit papier en présence dudit procureur du roy et du témoin dans une demie feuille de papier blanc que nous avons ployée en différents doubles et que nous avons en présence que dessus fait seller de notre cachet, ordonnons que ledit paquet restera déposé pour servir à l’instruction du procès……

Après quoi le témoin nous a dit que la nièce du sieur curé de Juvigni lui a dit que la femme Bardou, qui avait rendu ce sel, avait été obligée dans un des jours suivants d’envoyer un de ses enfants en cette ville faire une commission, qu’avant son départ, elle lui fit une soupe aux oignons qu’elle salla du même sel qui luy avait été rendu parce que cette femme Bardou est la voisine et la parente dudit Bardou malade, que cet enfant ayant fait environ un quart de lieue, se trouva plessé de vomissement ce qui l’incommoda au point qu’une femme qui marchait avec lui, lui dist de s’en retourner et qu’elle allait faire sa commission. En effet, il s’en retourna à sa mère qui l’envoya chés le curé qui lui donna à manger beaucoup de lait aigre, ce qui lui fist beaucoup de bien…..


Empoisonneuse à son insu


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Détail du Christ chez Marthe et Marie de Jos Goemaer, circa 1600 Musée de la Gourmandise


Marie Lecoeur, femme de François Bardoul, plafonneur, demeurant en la paroisse de Juvigny, agée d’environ trente deux ans… elle est parente de celui contre lequel elle a à déposer, le mary d’elle déposante étant son cousin…


Dépose qu’il y a eu samedi dernier huit jours la femme de Jean Louis Bardou qui est cousin germain d’elle déposante vint chés elle pendant qu’elle déposante faisait de la soupe pour son ménage. C’était de la soupe au lait avec des porreaux4. Son sel finissait en sorte qu’elle ne put pas en mettre suffisamment dans cette soupe. Elle avait précédemment prêté plain une cuiller du sel à sa cousine qui était là présente. Elle lui demanda si elle avait du sel, elle lui répondit que oui et qu’elle allait lui rendre celui qu’elle lui avait pretté. En effet, elle fut chés elle et raporta à elle déposante une cuiller de sel et lui dit même en la lui remettant :"Ce sel là me paraît bien blanc". La déposante lui dist : "C’est qu’il est à votre cheminée, il aura séché. C’est ce qui le rend si blanc". La déposante prist du sel rendu et en mist dans sa souppe autant qu’elle croyait qu’il y en manquait pour la saller suffisamment.

Vers neuf heures, son père, son frère et son mary vinrent manger la souppe et la déposante en mangea aussy. Après quoi chacun retourna à son travail : savoir son père et son frère retournèrent à la grange dixmeresse, elle fut filler avec ses voisines et son mary resta à la maison. Quelques moments après qu’elle fut à son ouvrage, elle se senti prise de maux de cœur, vomit beaucoup et ressenti même quelques douleurs de coliques. Son père et son frère se ressentirent aussi de maux de cœur. Le frère vomit à midi. Mais son mari qui avait mangé plus de soupe que tous les autres vomit plus qu’eux et ressenti des coliques plus considérables. Le soir, elle déposante fit de la souppe aux poix qu’elle salla en entier du même sel qui lui avait été rendu, n’en ayant pas d’autre. Son mary en mangea mais elle, elle n’en mangea point parce qu’elle aimait mieux la gallette qu’elle avait. Ils se couchèrent vers sept heures du soir mais un moment après son mari fut pris de nouveaux vomissements et de coliques violentes. La déposante bien embarrassée quel secour lui porter, lui proposa un bouillon au lait qu’elle salla encore du même sel qui lui avait été rendu. Il en prist une partie et se trouva encore plus mal qu’auparavant. La déposante, allarmée, vint en cette ville le dimanche matin se consulter et emporta pour son mari des poudres d’haillot et de la viande pour lui faire du bouillon. Elle lui fit prendre les poudres, mist sa viande dans sa marmite, contant5 lui faire un bon bouillon, elle salla encore du même sel qui lui avait été rendu en partie parce qu’elle en avait emporté avec elle, duquel elle se servit n’en ayant pas suffisamment de l’autre pour saller tout son pot. Son mari ne fut pas mieux, au contraire, et se trouva toujours bien malade. Un jeune frère d’elle déposante qui venait au catéchisme passa chés elle. Elle lui proposa de manger, ce qu’il accepta. Elle mist du pain dans le reste du bouillon au lait qu’elle avait fait pendant la nuit pour son mary, le fist chaufer et le donna à cet enfant qui le mangea. Un instant après cet enfant se trouva pris de maux de cœur, vomit et fut bien malade. Tout cela engagea la déposante de faire venir le sieur Trolley, chirurgien en cette ville, qui fist prendre à son mari des lavements et des breuvages qui l’ont beaucoup soulagé. Il a même encore ce matin une médecine et est beaucoup mieux.

Ajouxte que le mary de sa cousine qui se nomme Jean Louis Bardou qui est plafonneur de son métier travaille ordinairement hors du pays et vient plusieurs fois par an joindre son ménage. Il était revenu chés lui vers les Rois et est reparti jeudi dernier qui était le huit du présent mois, et le lundi précédent l’enfant ainé dudit Bardou avait acheté en cette ville une livre de sel pour son ménage. Et, à oui-dire, la déposante, que ledit Bardou avant de partir avait fait la soupe lui-même et en avait mangé avec sa famille.

La maladie du mary d’elle déposante et sa famille ayant fait bruit, on soupçonna le sel que la cousine d’elle déposante lui avait rendu. Cela fut cause que la nièce du sieur curé fut chés la cousine d’elle déposante, prist sa saunière et l’aporta à elle déposante qui prist dans un papier du sel de cette saunière qui fut mis dans ledit papier par la dite nièce tel quel elle aporta en cette ville, elle le fit voir au sieur Prempain, apoticaire, lequel apès l’avoir examiné lui dit que ce sel était dangereux et qu’il ne fallait pas s’en servir et qu’il fallait le garder.

Elle l’a gardé en effet et en ce moment, nous a fait représentation d’un petit paquet envelloppé dans la seizième partie d’un feuille de papier dans lequel nous avons trouvé environ deux pincées de sel meslé d’un corps étérogène qui nous a paru blanc et brillant. Sur quoi le sieur Prempain, apoticaire, assigné en genre de témoin, au jour, étant dans l’antichambre, nous l’avons fait entré et le procureur du roy apellé, nous avons représenté au dit sieur Prempain ledit papier avec le sel qui le contenait et après l’avoir examiné a dit qu’il le reconnaît bien pour être le même que la témoin ici présente lui a déjà fait voir, que c’est du sel meslé d’arsenic, qu’il en avait fait l’épreuve lors que cette femme lui avait présenté, que suivant les meilleurs chimistes, l’arsenic à l’épreuve du feu doit se rendre fusible et vaporeux et qu’il est facile de l’expérimenter tout à l’heure, pourquoi a pris au feu la pelle, a mis quelques charbons allumés dessus, a laissé tomber sur lesdits charbons allumés une très légère pincée de sel contenu dans ledit papier ce qui a répandu sur le champ une fumée qui a laissé un goux d’ail très sensible.


Témoin de moralité : complications ?


Maitre Philippe Christophe Heusard, prêtre, curé de la paroisse de Juvigny, y demeurant, âgé d’environ cinquante ans…


Dépose qu’il ne se présente que pour obéir à justice et que si sa déposition tendait à faire infliger peine corporelle ou afflictive, il n’entend pour cela encourir les censures éclésiastiques. Il y a eu hier huit jours, il était à voir des malades dans le bas de sa paroisse. Il apprist que François Bardou était malade. Aussy, il fut chés lui et le trouva malade effectivement. Il lui demanda ce qu’il avait et d’où venait sa maladie. Il lui dist qu’il croyait que sa maladie provenait d’une cuillerée de sel qui lui avait été rendue de chés Jean Louis Bardou à qui sa femme en avait pretté. Le déposant lui dist qu’il ne fallait pas penser cela, qu’il n’était pas probable que cet homme eut le dessein d’empoisonner sa femme et toute sa famille.

On lui montra de ce sel, lui déposant en prist dans un papier et étant venu le lendemain en cette ville, il fut chés le sieur Prempain, apoticaire, auquel il fist voir ce sel, qui l’examina fort attentivement. Après quoi il en fit une épreuve sur les charbons ardents en présence de plusieurs personnes qui se trouvèrent là et il dist que ce s’il était meslé d’arsenic.

Ajouxte que ce Jean Louis Bardou est un homme qui paraît de l’âge de quarante ans, terrasseur de son méttier et assés bon ouvrier. Il travaille peu dans le pays mais il va au loin travailler. Il y a environ dix huit mois, lui sieur déposant reçu une lettre de Bayeux dans laquelle un bourgeois du lieu lui disait qu’un nommé Bardou de sa paroisse lui avait demandé sa fille en mariage et qu’il le priait de lui dire ce que c’était que cet homme-là. Le déposant lui répondit qu’il y avait alors deux de ses paroissiens du méttier de terrasseur à travailler à Bayeux, tous deux du nom de Bardou et cousins germains, que l’un qui était le plus âgé de telle et telle figure était marié et avait six enfants, que l’autre qui était plus jeune et qui avait telle figure ne l’était pas mais était sur le point de contracter avec une fille de la paroisse ou des environs et en effet c’était François Bardou aujourd’hui malade qui à son retour épouza la femme qu’il a aujourd’hui et depuis ce tems-là, il n’a point entendu parler du bourgeois de Bayeux qui lui avait écrit.

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boîte à sel ou saunière


Marie Sauvage, fille de Charles, demeurante en la paroisse de Juvigni, âgée d’environ vingt-trois ans


Dépose qu’il y a eu hier huit jours, elle était venue en cette ville et à son retour dans la paroisse, elle

entendit dire que François Bardou était malade, que sa famille l’était aussi et que tous ils vomissaient.

Elle trouva le frère dudit Bardou auquel elle demanda si cela était vrai. Il lui dist que oui et que c’était du sel que la femme de Jean Louis Bardou lui avait rendu qui était cause de cela, qu’elle la priait d’aller chez ladite femme Jean Louis Bardou prendre de son sel et le faire voir à son beau-frère afin de savoir si ce n’étaient point des drogues dont ils se servent dans leur mettier comme céruse ou autres qui seraient meslé dans le sel.

Elle y fut et pris à la cheminée de ladite femme Jean Louis Bardou sa saunière et l’aporta chés Francois Bardou. Là, ils examinèrent le sel, ils en mirent sur du papier et, quoi qu’elle ne soit pas connaisseuse, elle crut apercevoir de l’arsenic, le dist tout haut. Elle dit même à la femme dudit François Bardou d’en ramasser sur du papier, ce qu’elle fit. Après quoi elle, déposante, reporta la saunière à la femme dudit Jean Louis et lui dist de ne pas se servir de ce sel et de le jetter tout de suite. Ladite femme dist à sa fille : Va-ten jetter ce sel dans la mare. Ce qui fut fait.

Comme elle raportait la saunière, elle, déposante, remarqua qu’elle était imprégnée de blanc dans le fond, plus qu’elle ne devait être.Ce qui lui fit dire à cette femme qu’elle ne lui conseillait pas de remettre son sel dedans qu’elle ne l’eut lavée à l’eau chaude. Et il parut qu’elle fut lavée en effet, parce qu’elle, déposante, la vit qui était bien propre.



Une expérience

François Prempain, apoticaire, demeurant en cette ville, âgé d’environ quarante ans, assigné par le procureur du roi...

Dépose qu’il y a aujourd’hui huit jours, au matin une femme de Juvigni vint chez lui, lui aporta dans un papier du sel qu’elle le pria d’examiner par ce qu’elle prétendait qu’il avait fait mal à son

mari, il l’examina en effet, aperçu quelque chose de farineux qui n’est pas propre au sel marin, il vit même un corps étérogène qui lui parut arsenic, mais pour être plus certain, il en fist sur le champ l’épreuve au feu sur les charbons ardents et vit qu’effectivement ce sel était meslé d’arsenic et laissait l’odeur d’ailleurs au parfait. L’après-midi, le sieur curé de Juvigny vint chez lui, lui donna du même sel. Il fit en sa présence la même expérience et la même épreuve…


Soupçons


Marie Milcent, femme de Jean Louis Bardou, plafonneur, demeurante en la paroisse de Juvigny, agée d’environ quarante ans…

Dépose qu’lle n’a d’autre connaissance du contenu au réquisitoire du procureur du roy que d’avoir rendu une cueuilleres de sel à la femme de François Bardoul, sa parente et sa voisine et ont a dit que ce sel a fait mal à plusieurs personnes. Voilà comme le fait se passa : Cette voisine et sa parente lui avait pretté plain une cueuiller de sel. Quelques jours après son fils étant venu à la ville, elle lui fist acheter une livre de sel, qu’elle mis dans sa saunière suivant son usage. Elle ne pençait plus à ce sel qu’elle avait emprunté à sa voisine mais le vendredi suivant qui devait être le seize du présent mois, elle fut le matin chés sa voisine qui faisait sa souppe qui lui demanda si elle était fournie de sel, elle lui dist que oui et si elle en avait besoin qu’elle lui en donnerait. Sa voisine lui dist qu’elle le vouloit bien. Cela fist qu’elle posa du feu qu’elle venait de chercher dans sa cheminée et se souvenant qu’elle devait une cuiller de sel à sa dite voisine et à sa dite parente, elle porta chés elle sa saunière dans laquelle on prist la cuiller de sel qu’elle devait. Se souvient même qu’elle dist à sa voisine que ce sel lui paraissait bien blanc. Elle a oui dire depuis que ce sel a fait mal à plusieurs personnes. Elle en est étonnée. Le dimanche, on lui dist que sa cousine, son mary avaient été malade de la soupe qu’ils avaient mangé, laquelle avait été sallée avec ce sel.

Le lundi, la nièce du sieur curé de Juvigny fut chés elle qui lui dist la même chose et lui demanda à voir sa saunière et son sel. Elle lui donna la dite saunière qu’elle porta chés sa voisine. A oui dire même qu’elle lui donna du sel de dedans, elle raporta ladite saunière et lui dist de ne pas se servir davantage du sel qui était dedans. Cela fist que, vu tout ce qu’elle entendait, elle dist à sa fille d’aller jetter ce sel dans la mare, ce qu’elle fist.

Ajouxte que son mary est terrasseur de son mettier qu’il travaille peu dans le pays et vient ordinairement tous les ans dans les tems qui ne sont pas propres à son mettier passer quelques tems dans son ménage et chérit elle, déposante et ses enfants. Il est venu la veille des roys dernière, s’ennuyant à ne rien faire, il dist à elle, déposante, que les autres qui travaillaient à peu près comme lui étaient partis que l’ouvrage ne viendrait pas le chercher chés lui, qu’il fallait qu’il partit lui-même et effectivement, il partit le jeudi huit du présent mois, il fit la soupe lui-même le matin, fricassa un carême prenant et en mangea avec ses enfants. Il invita elle, déposante, d’en manger aussi avec lui, mais elle était occupée et lui dist : Je mangerai bien tout toute(sic) suite et puis elle s’en alla. Le vendredi, elle fist de la soupe qu’elle salla du même sel, ses enfants vomirent beaucoup mais ils étaient malades et avaient la toux, ce qui fit qu’elle ne s’en étonna pas beaucoup. Pour elle qui avait mangé de la soupe avec ses enfants vomit aussi un peu mais ne ressentit pas de mal.

Le vendredi, elle avait envoyé son fils faire une commission en cette ville. Avant qu’il partit, elle lui fist un peu de soupe dont il mangea peu, quelle salla du sel de sa saunière n’en ayant pas d’autre mais il en fut incommodé et arrivé vers Collandon, il fut altéré et but, cela lui occasionna un vomissement. Ce qui fit que ceux qui étaient avec lui le renvoyèrent et sa tante lui dist qu’elle allait faire ses commissions. Depuis ce tems là, on s’est aperçu que c’était effectivement le sel qui les incommodait, on leur dist qu’il fallait boire beaucoup de lait, le sieur curé leur a donné du gros lait, du lait aigre ou gros lait dont il ont fait beaucoup usage. Il paraît que c’est effectivement le sel qui était chés elle qui était empoisonné, elle ne scavoit à qui attribuer cet empoisonnement, ce ne peut point être à son mary par ce qu’il lui a marqué tant d’amitié et à ses enfants qu’il n’est pas possible de le soupçonner. Il est vrai que le jour, elle laisse toujours sa porte ouverte et sa maison seule, il pourrait être que quelqu’un qui lui voudrait du mal serait venu en son absence empoisonner son sel, mais elle ne soupçonne personne. Enfin, elle a été si touchée de cet accident là qu’elle a brullé sa saunière et n’a pas voulu la revoir.

Ajouxte qu’elle s’est trouvée en disant que son mari avait fait la soupe lorsqu’il partit et n’en fist point, il fricassa seulement deux carêmes prenant et manger de la viande avec ses enfants et ils sallèrent la viande qu’ils mangèrent avec le sel de la saunière...



Les témoins suivants ne seront cités que dans les éléments nouveaux qu’ils apportent au dossier.


Dédramatisons un peu


André Pillou, laboureur, fils d’André, de Juvigny, âgé de 20 ans


quand Jean-Louis Bardou est parti pour aller travailer de son mettier, les eaux étaient grandes et pour lui épargner de faire un tour, il le passa dans sa barque le travers de la rivière. Sa femme le conduisait, ils parlèrent ensemble avant d’entrer dans la barque, s’embrassèrent puis ledit Bardou entré dans la barque lui dist : Adieu pour six ans.



Témoignage accablant


Jean Lecoeur, fils de Jean, plafonneur, de Juvigny, âgé de 30 ans


...La famille dudit Jean Louis a été aussy attaquée de la même maladie : un enfant âgé de dix-huit mois à deux ans qu’il avait, est mort, il était attaqué de la rifle. Cela laisse dans la paroisse des soupçons sur ledit Jean Louis Bardou, d’autant qu’il a entendu dire que ledit Jean Louis Bardou, étant à travailler à Alençon, avait voulu s’y marier mais le mariage fut empesché par un nommé Boscher qui est domestique dans une maison d’Alençon et qui est de Collandon et qui ayant entendu parler du mariage dist que ledit Bardou était de ses voisins qu’il avait femme et enfants.

Le déposant a encore entendu dire dans la paroisse que ledit Jean Louis Bardou disait que sur six enfants qui étaient chés lui, il n’y en avait que trois à lui.


Le réquisitoire du procureur


Le 25 février 1776, à la suite de cette enquête, le procureur du roi

-Requiert que le nommé Jean Louis Bardou, terrasseur et plafonneur de la paroisse de Juvigny, trouvé chargé par l’information soit décrétté de prise de corps, amené et constitué prisonnier des prisons de ce siège pour luy être fait son procès...

-Requiert également qu’il soit ordonne que l’enfant dudit Jean Louis agé de dix huit mois ou deux

ans mort depuis les effets connus du poison dont il s’agit, sera exhumé … pour procéder … à la visitte et ouverture dudit cadavre qui sera faitte par les médecin et chirurgien ordinaire pour sur leur rapport et le procès verbal qui sera dressé être ensuite requis ce qu’il appartiendra...


Autopsie d’un enfant


Le 20 mars 1776, l’exhumation a lieu. Dans le procès verbal le chirurgien et le médecin écrivent :

on a exhumé un enfant qui nous a paru âgé d’environ deux ans dont l’examen extérieur ne nous a fait apercevoir que les vestiges de cette maladie appelée vulgairement rifle, autrement ditte feu volage, et le degré de putréfaction qu’on doit s’attendre de rencontrer dans un cadavre après un mois d’inhumation. Ayant ensuite fait l’ouverture du thorax et de l’abdomen, avons trouvé dans leur état naturel tous les viscères... à l’exception de l’estomac auquel nous avons remarqué dans l’épaisseur des tuniques qui le composent une couleur rouge et inflammatoire accompagnée d’engorgement... Cet état de l’estomac qui est évidemment contre nature et qui, après la mort n’est qu’une faible image de celui où il a du être pendant les dernier moments qui l’ont précédée, ne permet pas de douter que ce viscère n’ait été attaquée d’une vive inflammation et nous ne faisons nulle difficulté d’affirmer que cette inflamation est la seule cause de mort de l’enfant. Mais quelle a été la cause de cette inflammation ?

Les médecins énumèrent alors une série de causes :

-toutes les maladies de peau (érésipèle, gale, dartres, etc..) qui peuvent produire l’inflammation de l’estomac quand elles se portent sur ce viscère,

-les poisons caustiques (arsenic, vert-de-gris, sublimé corrosif) qui outre l’inflammation qui produisent des taches violettes et gangreneuses.

-les médicaments trop actifs (purgatifs violents, substances alcalines), les aliments trop âcres, trop salés, trop épicés, les liqueurs fortes etc..

Ils concluent :

Vu que l’enfant avait une maladie cutanée.. dont la répercussion à l’intérieur est reconnue dangereuse par tous les gens de l’art, il est vraisemblable que l’humeur phorique se sera transporté sur l’estomac et l’aura enflammé.Pourquoi nous estimons que c’est à cette dernière cause plutôt qu’à toute autre qu’on doit attribuer l’inflammation qui a causé la mort de l’enfant.


Le verdict du tribunal manque malheureusement au dossier. Peut-être le retrouver-t-on quand le classement de fond sera terminé.




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NOTES :

1 AD61 4BP40 (cote provisoire)

2 Mis pour cuivre comme le montre la suite.

3 Exsudation sucrée qui coule de certains végétaux, que l’on utilise comme édulcorant ou comme laxatif.

4 poireaux

5 espérant