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Par : dozeville
Publié : 24 mars 2012

1748 : Les poissons de Monseigneur François de Harcourt, pair et maréchal de France, à la Carneille

Petite tranche de vie au XVIIIe siècle

Un petit drame se joue à la Carneille en 1748.

Le 26 octobre 1748, Monseigneur François de Harcourt dépose plainte après du bailly de la Haute Justice de la Carneille (dont il est le seigneur haut justicier). En réalité, bien entendu, c’est son procureur qui le fait.

Les causes du procès

La chaussée [1] de l’étang de la Carneille ayant "besoin de réparation en massonnerie", il a employé plusieurs ouvriers. Avant d’y travailler, "on fut obligé de lever la bonde au nocq" [2] pour vider l’eau de l’étang.

Ce fut fait le 19 septembre 1748. "L’eau diminuée, il s’y trouva quantité de poissons : truites, brochets et anguilles". Une partie de ceux-ci furent pris par Jean Clairembaux, garde-chasse du duc et porté par lui le lendemain au château de Harcourt et à Caen à Mme de Bouvron sœur du duc, supérieure de la Visitation. Au soir, on remit la bonde. On devait poursuivre le lendemain.

"Plusieurs particuliers sans droits ni qualités" convinrent de prendre du poisson : "ils eurent la témérité de s’assembler en trouppe nombreuse" la nuit du 19 au 20, allumer du feu sur la digue et lever "la bonde au nocq" et mettre l’étang à sec. "Il leur fut aisé d’exécuter leur mauvais dessein, ils prirent et enlevèrent quantité de beau poisson comme truittes" et en firent présent "à leurs amis qui malheureusement [3] n’avoient pu se trouver à cette favorable capture" notamment à Condé sur Noireau.

Le 26, "pour n’avoir rien à se reprocher" (?), deux particuliers vinrent prendre des anguilles ne trouvant plus d’autres poissons.

Un témoin, Jacques François Maillard déclare :

" Comme on avisa au milieu dudit étang sur la boue une belle et grande truite. Tous ceux qui étoient présents dirent : Voilà une truite quy appartiendra à celuy quy voudra l’aller prendre.Ce qu’on disoit à cause de la difficulté qu’il y avoit d’approcher du lieu où étoit ce poisson par la quantité de boue qu’il y avoit". Une gaule à la main, il s’y risqua. Etant approché environ douze pieds, "il se trouva de la boue jusque sous les bras.... Craignant périr, il se retira avec beaucoup de peine de la boue". Près de la bonde, il trouva une truite moyenne qu’il prit pour se dédommager de ses peines et du danger, ce que les présents approuvèrent : "c’est peu de chose"...

Témoins et parties

L’instruction de cette affaire qui est alors faite permet d’approcher une partie de la population de la Carneille et des environs notamment par les divers interrogatoires (on disait alors "information").

Pour mémoire, on citera d’abord Monseigneur François de Harcourt, duc de Harcourt, seigneur haut justicier de la Carneille, qui n’y résidait pas.

Agissant comme son procureur, Jean Sauquet, notaire royal à Messei. Celui-ci, jamais interrogé, apparait comme le moteur du procès.

Le garde-chasse Jean Clérembaux et sa femme, le premier est l’organisateur des travaux et de l’asséchage de l’étang.

Le meunier des moulins banaux de la Carneille, Pierre Gémy est aux côtés du garde-chasse. Il est agé de 55 ans. Le moulin dont l’étang est proche est peut être un moulin à drap [4]

Les maçons et leurs aides, venus de Messei et la Selle la Forge :
- Pierre Morin, de Messei, 40 ans, laboureur, étant avec les maçons qui travaillaient à la réparation de la chaussée
- Jean Dugué de Messei, 50 ans, maçon
- Guillaume Ballon de Messei, 38 ans, journalier, envoyé par François -Sauquet pour aider à servir les maçons (n’a rien vu, ayant du s’absenter pour aller chercher à boire aux maçons).
- Nicolas Rocher de Messei, 30 ans, maçon, demeurant à St Clair de Halouze
- Louis Pétin, de la Selle (la Forge), 26 ans, maçon
- Louis Duguey de Messei, 32 ans, maçon

Nicolas Henry Dauphin, 17 ans, écolier au collège des Jésuites à Caen, fils de Philippe sieur de la forge, maréchal,(22). Il demande des dommages personnels à François Sauquet notaire royal, procureur du duc "comme étant l’auteur de cet indigne procédé seul fruit de la plus mauvaise humeur" (vue 94).

Jacques François Maillard, marchand bourgeois de la Carneille, 28 ans (29). Il a ingénument profité d’une truite au vu et au su des agents du duc. S’il était capable de voler, "il prendrait un temps où il n’y aurait personne". (vue 96)

Guillaume Guibout, bourgeois de la Carneille, 30ans, fait valoir son bien, vivant de son bien et sans profession (vue 44). Il n’a pas volé de poisson, il n’y a que de la chicane de Sauquet. (vue 100)

Jeanne Godard femme de Jean Poutrel, sabotier, agée de 42 ans (132) dit n’avoir aucune connaissance des faits.

Philippe Bertrand de la Carneille, 12 ans, fils d’Antoine , sergent

Antoine Bertrand de la Carneille, 55 ans, sergent (vue 17)

Louis François Dauphin de la Carneille, 14 ans, cordonnier, fils Emond aussi cordonnier.

Les inconnus : ceux de la nuit du 19 au 20. Troupe nombreuse ou 3 ou 4 personnes selon les informateurs ?

Le personnel de la Haute Justice de la Carneille n’y réside pas. Ce sont des professionnels qui rendent la justice dans diverses cours (La Carneille, Messei, Durcet, etc...) Ce sont :
- Guy Devaux sieur de la Motte, lieutenant général au baillage civil et criminel de la Carneille Juge pour l’absence de Nicolas de Ste Marie, écuier, seigneur de Melley, bailly civil et criminel de la Carneille
- Jean Lecocq, greffier

Analyse sommaire

La Carneille comptait en 1793 1500 habitants (moins de 500 en 2000).

L’échantillonnage est faible 13 personnes (deux femmes). 10 font partie des accusés.

S’y ajoutent 5 personnes de Messei (10 km), 1 de la Selle la Forge (11km) et 1 de St Clair du Halouze (21km). Ceux-ci sont témoins.

Le "procureur" du Duc d’Harcourt est lui aussi hors paroisse. Il ne semble pas faire confiance aux gens de la Carneille en employant des ouvriers extérieurs. C’est fin septembre : les journées de travail sont déjà assez courtes.

Les témoins et les accusés ne sont pas de simples paysans : ce sont des artisans (10), un marchand, un rentier, un sergent, un garde-chasse et trois jeunes de 17 ans et moins (17, 14 et 12ans). Il y a cependant un laboureur et un journalier parmi les aides des maçons. Le plus étonnant est le jeune de 17 ans, élève des jésuites de Caen, fils du maréchal(-ferrant) "en vacances" chez son père.

Deux des accusés au moins (l’écolier et le rentier) se retournent contre le procureur du duc en son nom personnel ("il n’y a que de la chicane de Sauquet") et demandent réparation et/ou être mis "hors de cour". Les témoins à charge semblent liés au notaire pour trouver du travail et aussi par leur origine commune autour de Messei.

Malheureusement, il ne semble pas que le jugement final nous soit parvenu [5].

(Cote : AD61 22BP2 vues 2 à 132)

Notes

[1] digue

[2] bonde = système ancien de vanne ; noc = canal où passe l’eau

[3] étonnant dans une plainte ...

[4] on trouve à la Carneille des tisserands, de nombreux teinturiers et des tanneurs..

[5] (au moins en l’état actuel des recherches et du classement de cette série)