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Par : dozeville
Publié : 7 juillet

1500 Le miracle de Ste Opportune à Almenêches

Ce document est rédigé en latin mais une traduction en a été faite au XVIIe siècle : c’est cette version qui est transcrite ici.

Il s’agit de la relation d’une résurrection d’enfant comme on en trouve tant à l’époque (mais la presse actuelle en rapporte encore régulièrement).

Le scandale n’est pas tant la mort d’un enfant que le fait de ne l’avoir pu baptiser. L’intercession du saint - ici de la sainte - auprès de Dieu permet ce miracle, miracle qui a pour but de permettre le baptême afin que l’âme soit sauvée après la (seconde) mort qui survenait généralement peu après.

L’évêque du lieu se devait de faire une enquête : c’est le tribunal de l’Officialité - compétent en matière religieuse - qui s’en chargeait, représenté ici par l’Official (le président en quelque sorte qui se charge ici de l’instruction) et le promoteur ( sorte de procureur chargé d’instruire à charge).

L’évêque de Sées a-t-il suivi l’avis de l’Official ? Nul ne le sait, mais cette affaire donna un grand renom, à l’époque, à l’abbaye d’Almenêches.

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Le document original (en-tête)
Texte en latin sur parchemin, en rouleau à l’origine.

A l’honneur et gloire de Dieu, le père tout puissant, et de la bienheureuse vierge Opportune1, autrefois abbesse de l’abbaye de vénérable monastère Sainte Marie d’Almenêches.


Le lundi d’après la fête de la très Sainte Trinité, 15e jour \de juin/ de l’an 1500, Jeanne, femme de Jean Julien d’Almenêches, après bien des peines et des douleurs, accoucha vers les trois heures après-midi d’un enfant dans lequel il ne paroissoit aucun signe de vie.2 Quelques femmes l’enterrèrent en terre prophane auprès de la maison dudit Julien et il y demeura l’espace d’une demie heure. Ce qui étant venu à la connaissance de Madame Marie D’Alençon, abbesse d’Almenêches, elle voua ledit enfant à Dieu et à Sainte Opportune et ordonna aussitôt qu’on allât l’exhumer et qu’on le lui apportât. Ce qui ayant été exécuté, elle le fit mettre, sur le champ, sur l’autel de Sainte Opportune situé dans l’église abbatiale de Sainte Marie d’Almenêches et s’étant mise dévotement en prières avec ses religieuses, des prêtres et plusieurs personnes de l’un et l’autre sexe, addressants leurs prières à Dieu et à Sainte Opportune. Ledit enfant qui avoit demeuré en terre l’espace de tems susdit, sans aucun souffle de vie, donna des signes de vie, sa chair s’échauffa et prit une couleur vermeille et palpita. Il receut ensuite le saint baptême et ayant ainsi vécu jusqu’au milieu de la nuit suivante, il rendit à son créateur l’esprit qu’il lui avoit remis dans son corps. Cet événement ayant été rapporté à Messieurs les officiers de révérend père en Dieu, Monseigneur Gilles de Laval, évêque de Sées et désirant sur ce scavoir la bérité, Monsieur Robert De la Corbière, official et vicaire dudit révérend père, et Monsieur Noël Manchon, promoteur de la ditte cour, ont entendu exactement et en particulier les témoins suivants :


Premièrement


Marie d’Alençon, abbesse dudit lieu d’Almenêches et les religieuses de ladite abbaye ayant toutes été entendues secrètement et les unes après les autres, ont déposé que l’énoncé cy-dessus contenoit vérité.


Autres témoins entendus sur ledit événement :


Massine, fille de feu Jean Lehoux de St Germain de Montgommery, du diocèse de Lisieux, après avoir prêté serment, a déposé que ledit lundi, par ordre ledit de ladite abbesse dont elle est domestique, elle se transporta sur le lieu où étoit enterré ledit enfant qu’elle, déposante, exhuma en présence de sa mère, de la femme de Jean Dupuys et de Jeanne La Contecte, qu’elles le mirent ensuite auprès du feu dudit Julien, et, après quil y eut été quelque tems, elle, déposante, le prit entre ses bras pour le porter à ladite Abbesse comme elle l’avoit ordonné. Qu’en chemin faisant, elle s’aperçeut que le sang revenoit peu à peu sur le visage dudit enfant, ce que elle, déposante, fit remarquer aux dittes femmes qui étoient avec elle, qu’ensuite, étant arrivé à ladite abbaye, elle, déposante, présenta ledit enfant à ladite Abbesse qui lui ordonna de le mettre entre les mains de Jeanne Picarde, sa domestique, qui fut la placer sur l’autel de Sainte Opportune sur lequel il resta presque l’espace de deux heures. Interrogée si il a paru dans ledit enfant quelque signe de vie, a répondu que comme le sang s’est multiplié sur son visage, aussi ses veines se remplissoient de sang et lui battoient. Interrogée comment elle le scait, a répondu parce qu’elle l’a vu, touché. Et a dit ne scavoir autre chose.

Jeanne, fille de feu Jean Lepicart, interrogée le même jour, a déposé qu’il est vray que ledit enfant lui a été mis entre les mains et qu’elle l’a placé sur ledit autel et que lorsqu’il y étoit, elle a aperçut du sang sur son visage et a dit ne rien scavoir sur le reste.

Maitre Pierre Boucher, prêtre, curé d’une des deux portions d’Almenêches et du château, a déposé sur les saints ordres qu’il a vu ledit enfant sur ledit autel, qu’il la touché plusieurs fois, mettant ses mains sur sa tête, sur son visage et sur les autres parties de son corps, lesquelles il trouvoit chaudes et que la veine de la temple se remuoit, que son visage était vermeil aussi bien quetout son corps et que dans cet état là, on ne l’auroit jamais cru mort, que lui, déposant, croit en conscience que ledit enfant étoit en vie et qu’il lui semble que lorsque Monsieur Jean Blachère, autrement cousin, chapelain de ladite abbaye a apporté le chef de Sainte Opportune, ledit enfant a paru siller ouvert les yeux en les sillant, mais qu’il n’est pas certain de ce fait là.

Monsieur Richard Martin, curé d’une portion d’Almenêches, après avoir juré, a déposé comme le précédent, et qu’il paroissoit des signes de vie dans la chaleur, la couleur vermeille et dans le batt mouvement de la veine de la temple dudit enfant.

Monsieur Jean Boschere, curé de Pont de Vie3, dans le diocèse de Lisieux, a déposé comme les précédents et, en outre, qu’il a vu sortir de l’eau de la bouche dudit enfant quoiqu’il eût la tête assez élevée.

Hilaire, femme de Jean Dupuys, agée de 30 ans, de la paroisse de Silly a déposé qu’elle étoit présente lorsque ladite femme de Jean Julien accoucha dudit enfant, lequel, des femmes gardèrent, avant que de l’inhumer, l’espace de près de quatre heures et que, comme il ne paroissoit aucun signe de vie, elles l’enterrèrent assez profond en terre prophane dans laquelle il demeura l’espace d’une demie heure et qu’ensuite, suivant l’ordre de ladite abbesse qui leur avoit envoyé une certaine fille nommée Massine, elles l’exhumèrent et l’apportèrent à ladite abbesse qui le fit présenter à l’image de Sainte Opportune sur un autel situé dans ledit lieu d’Almenêches, que ledit enfant étant sur ledit autel, elle, déposante,vit que son visage devint vermeil et s’aperceut que ses veines se remuoient, qu’il étoit plus beau, sur ledit autel, et après qu’il fut exhumé qu’il n’étoit lorsqu’on l’enterra, parce que, quand il sortit du ventre de sa mère, il avait un abcez dans la gorge qui s’étendoit le long du col jusqu’à la poitrine et plusieurs vessies pleines d’eau comme des brûlures, et, quayant été déterré, il avoit peu à peu guéry et qu’ainsi il ne paroissoit rien de malsain et de désagréable sut tout son corps, qu’au contraire, il étoit beau de visage et sain par tout le corps, qu’elle croit en conscience que ledit enfant étoit vivant et que c’étoit par l’intercession de Sainte Opportune que la vie lui avoit été rendue. Outre les choses cy-dessus, ladite déposante s’étant ressouvenue, a déposé qu’elle avoit touché, à la sortie de la sépulture, à la langue dudit enfant qui étoit attachée au palais, qu’elle l’en avoit retirée et qu’ensuite parce qu’elle s’y étoit encore attachée et l’en avait retirée une seconde fois et l’avoit fait tomber dans l’endroit de la bouche où elle doit être naturellement. Et a dit ne scavoir autre chose.

Jean Nicolle, d’Almenêches, agé de 36 ans a déposé comme le curé dudit lieu.

Robert Soulone, d’Almenêches, marié, âgé de 40 ans, a déposé et dit comme lesdits curés et, en outre, a déposé avoir vu ledit enfant, qu’on avoit apporté dudit autel auprès du feu de la cuisine abbatiale, deux fois palpiter et remuer les lèvres et la tête. Et croit en conscience que ledit enfant avoit vie.

Olivier Malherbe, cuisinier de ladite abbaye, âgé de 50 ans, a déposé comme le précédent. Et, en outre, qu’il a vu mourir, ladite nuit, ledit enfant dans ladite cuisine. Et qu’avant qu’il mourut, il l’a vu trois fois palpiter et tressaillir. Et qu’il a vu descendre dans la partie inférieure de la bouche, la langue dudit enfant qui étoit attachée au palais. Et, enfin, il a remarqué dans ledit enfant, tous les signes de vie qu’on remarque qui se trouvent dans les autres enfants.

Richard Pitel, d’Almenêches, âgé de 40 ans, a déposé comme les curés. Et, en outre, qu’il a vu ledit enfant bailler ou palpiter deux fois dans ladite cuisine. Et qu’il croit en conscience que ledit enfant étoit vivant.

Marguerite Bouchere, agée de 14 ans, a vu ledit enfant remuer les lèvres dans ladite cuisine.

Demoiselle Guillemine Vincent, âgée de 35 ans, a déposé comme les curés.

Ysembert Chesnel , d’Almenêches, agé de 25 ans de 26 ans, a déposé qu’il a vu ledit enfant bailler deux fois et donner des signes de vie dans ladite cuisine. Et qu’il étoit qu’il n’étoit pas alors mort, qu’il mourut dans la suite ensuite, mais qu’il n’étoit pas présent quand cela arriva. Et a dit ne scavoir autre chose.

Jeanne, veuve de Jean Lehoux de Saint-Germain-de-Montgommery du diocèse de Lisieux, a déposé qu ’elle étoit présente à la naissance dudit enfant. Et a déposé de la même manière qu’Hilaire cy-dessus nommée. Et, en outre, qu’elle étoit présente lorsque ledit enfant pleura dans ladite cuisine où on l’avoit porté, qu’elle mit sa main sur la fontaine de la tête dudit enfant et qu’elle s’aperçeut trois fois qu’elle se remuoit, autrement que la fontaine luis battoit, mais qu’elle ne l’a pas vu mourir. Et qu’elle croit, en vérité, qu’il étoit vivant. Et a dit ne scavoir autre chose.

Ysabelle, femme de Jean Jousse, âgée de 25 ans, d’Hyemes4, a déposé avoir été présente lorsqu’on mit ledit enfant sur l’autel de Sainte Opportune. Et qu’elle déposante, ayant porté sa main sur ledit enfant, avoit sorti la veine de la temple se remuer, qu’au commencement ledit enfant avoit la bouche ouverte, qu’il l’avoit ensuite fermée et qu’il en étoit sorti de l’eau. Que ledit enfant était chaud, coloré d’une couleur vive et qu’il avoit dessignes de vie. Qu’elle le vit ensuite, le lendemain matin mort mais qu’il n’avoit pas la même couleur qu’auparavant. Et qu’elle croit en conscience que ledit enfant avoit de la vie lorsqu’il étoit sur ledit autel. Et a dit ne scavoir autre chose.


Nous, official et vicaire susdit, pour rendre témoignage à la vérité, nous étant transporté audit monastère, assistés de vénérable homme maître Noël Manchon, promoteur des causes de notre cour, nous nous sommes soigneusement informé aux témoins cy-dessus nommés de la naissance, sépulture, vie et mort dudit enfant. Et lesdits témoins nous ont fermement et constamment rapporté ce qui est contenu dans leurs d épositions et nous certifions à tous ceux à qui il apartiendra et à tous les fidèles en Jésus-Christ que l’énoncé et les dépositions cy-dessus sont conformes à la vérité. En foy de quoy, nous avons fait apposer au présent rouleau, le sceau de notre vicariat le 21 jour de juin de l’an 1500.5



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Notes :

1Sainte Opportune, née à Exmes près d’Argentan, était abbesse de Monastériolum situé pense-t-on à Montreuil-la-Cambe. On lui attribua plusieurs miracles au point qu’elle a mérité le titre de « Thaumaturge de la Normandie ». Elle serait morte en 770 en apprenant la mort de son frère Chrodegrand ou Godegrand, évêque de Sées.

2Johanna uxor Johannis Julien de Almenesches post graves augustias peperit die lune post festum Sancte trinitas decima quinta mensis junis anno domini millessimo … (voir l’image)

3Rattachée à Vimoutiers en 1831

4Exmes

5AD61 H3383