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Par : dozeville
Publié : 15 mars

1778 Procès de "civilisation" à la Carneille ou la révolte des femmes à La Villette

Sous l’égide du bailly de la Carneille on trouve d’assez nombreux procès qui portent en marge "Civilisation".
Ces procès sont longs et répétitifs. Extrait de l’un d’eux, voici l’interrogatoire complet d’une des sept accusées.
Malgré le langage juridique, les questions-réponses sont assez jubilatoires et permettent de comprendre l’affaire.

Interrogatoire de Jeanne Bordel, l’aînée

L’an mil sept cent soixante dix huit, le sixyeme jour d’avril, en la chambre du conseil, nous Guy Devaux, sieur de la motte, bailly vicontal civil et criminel de l’ancienne haute justice de la Carneille, juge de police et grenier dudit lieu, présence et assisté de Me Jean Lebailly des Monts, notre greffier ordinaire, en conséquence de notre sentence de décret d’assigné pour estre ouy, rendu à la requeste du sieur des Binettes, le vingt quatre février denier contre Jeanne Bourdel l’ainée et autres, signée, scellée et signiffiée à ladite Jeanne Bourdel par exploit de Chennivière, huissier, du onze mars dernier, controlée au bureau de Condé le treize pour pretter1 l’interogatoire sur les charges contre elles raportée au procès et après avoir de ladite Jeanne Bourdel l’ainée pris et receu le serment en tel cas requis de dire vérité, ce qu’elle a promis faire et à l’interrogatoire de ladite Jeanne Bourdel l’ainée avons procédé en secret et séparément ainsy qu’il ensuit.

Interrogée de son nom, surnom, age, qualité et demeure

A répondu s’apeller Jeanne Bourdel l’ainée, fille de Charles, filleuse, de paroisse de la Villette et y demeurante, agée de trente ans ou environ

Interrogée si elle n’a pas connoissance que le dix-huit janvier dernier, un jour de dimanche, après les vespres de la parroisse de la Villette, plusieurs personnes portèrent hors de la nef de l’église le bancq1 du sieur des Binettes dans le cimetière dudit lieu, et quelles furent ces personnes, et si elle en étoit du nombre

A répondu n’avoir aucune connoissance du contenu à l’interrogat cy dessus

Interrogée s’il n’est pas vray que le dimanche suivant, le vingt cinq du mesme mois,après les vespres, elle, répondante, en la compagnie de plusieurs personnes, enlevèrent le bancq dudit sieur des Binettes qui avait été replacé de la nef de ladite église, l’emportèrent et le jettèrent dans une carrière qui est dans ledit cimetière de la Villette où il s’est brisé, la serrure et le prie-dieu enlevé.

A répondu qu’elle, répondante, en la compagnie de Jeanne Bourdel sa sœur, Catherine Baudouin, Jeanne Gouvin, Jeanne Coutance, Marie Héroultet Catherine Raduph, croit aussy que la femme de Pierre Locard étoit du nombre, transportèrent le bancq du sieur des Binettes de la nef où il étoit placé dans le cimetière d’où elles le poussèrent et roullèrent par dessus les tombes jusques sur le bord d’une carrière qui est dans ledit cimetière où elles le jettèrent dedans.

Interrogée s’il n’est pas vray qu’elles furent si contentes de ce qu’elles venoient de faire qu’elles proposèrent d’aller boire à la santé du bancq qui venoit d’estre enterré, et elles entrèrent chez le custos2 de la parroisse

A dit ne point se resouvenir du propos qui fut tenu, qu’il est vray qu’elle, répondante, et la femme de Pierre de Lessard et Catherine Baudouin allèrent boire un pot de piré3 dans la grange du custos de la parroisse en ayant soif et n’ayant point de boisson chez elle

A elle remontré qu’une pareille conduitte est [répréhensible et] si la répondante et autres de sa compagnie, avoient éttés induites et engagées à se pretter ensemble pour oster le bancq dudit sieur des Binettes, le briser et le casser comme il fut dans la carrière, n’ayant aucuns sujets ny prétexte par elles mesmes pour commettre une pareille voye de fait, sur quoy elle doit répondre et nommer les autheurs4

A répondu qu’elle n’a point été sollicitée ny engagée par aucunne personne dans la conduitte qu’elle a tenue, qu’elle a agi par elle mesme, innocemment, dans la persuasion qu’elle étoit que le sieur des Binettes ayant fait scier et oster leurs bancelles5, elle pouvoit en oster son bancq, pourquoy elle s’en rapporte à justice de désider et juger ce qu’il jugera à propos.

Ce fait avons cessé d’interroger ladite Jeanne Bourdel l’ainée, lecture à elle faite des présents interogats et de ses réponses, a dit que ses réponses sont véritables et qu’elle y persiste, ny voullant augmenter ny diminuer et a nommé pour son avocat Me Farein, au bancq et personne duquel elle a ellu son domicille pour l’effet du présent, et après avoir donné lecture à la répondante de l’édit du roy du mois de juillet 1773, elle a déclaré conformément à iceluy élire son domicile chez le sieur François Hardy, marchand bourgeois de ce lieu où elle consent que toutes significations soient faittes, a marqué déclarant ne savoir écrire ny signer, et avons cotté et signé au bas de chaque page, dut tout interpellée

(la marque de ladite Jeanne Bourdel)

Devaux de la motte, Lebailly

Ce fait nous sommes taxés pour notre vacation pour les sept interrogatoires la somme de quinze livres et à notre greffier celle de huit livres dix sols compris. Ce formullé ce dit jour et an6

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Notes

1Noter au passage que la question des bancs dans l’église est récurrente : la "place" dans l’église semble symbolique de la situation sociale de chacun dans la paroisse. Voir par exemple l’article sur les cérémonies autour de la naissance

2sacristain

3 poiré

4 dans sa plainte, le sieur des Binettes est persuadé d’avoir des ennemis secrets qui manipulent les femmes, car celles-ci, étant femmes, ne craignent pas avoir des ennuis avec la justice...

5Petit banc

6 Cote AD61 22BP4/2 vue 7