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Par : dozeville
Publié : 25 décembre 2016

1493 Sermon joyeux de Saint Belin

Pour Noël, éloignons-nous un peu des registres notariaux et autres paroissiaux...

Remontons aussi le temps pour entendre "un sermon joyeux", sorte de théâtre à un seul acteur, tout comme est seul le prêtre dans sa chaire.

Je laisserai la parole à Paul Verhuyck dans le texte ci-dessous, vous renvoyant à son site pour faire plus ample connaissance

Nous sommes sur la place publique, à Paris, au XVe siècle ; peut-être sommes-nous à la taverne.


L’acteur va jouer le rôle d’un sermonneur qui débite un sermon hagiographique. Nous ignorons ce qui lui sert de support : tréteaux, un tonneau, un cheval ou un âne, ou le cas échéant, une table. II a devant lui un public de clercs et de badauds habitués aux sotties, aux farces et aux monologues dramatiques.

Dans sa main il tient une tête de mouton [1] (figurée par un masque ou une marotte).

Cet acteur va parler de Villon grâcié. Il va en parler avec sympathie et appartient donc sans doute au monde des marginaux. A-t-il connu Villon ? C’est probable, mais on ne sait.

Ce que nous savons c’est qu’il va représenter la joie, la jubilation euphorique après le verdict du 5 janvier 1463. Pour parler du bon follastre le prédicateur développe l’imagerie christologique du mouton, allégorie de toute victime qu’on immole. Le mouton (“côté brebis”) a toujours le rôle de martyr.



Sermon joyeux de saint Belin


[Le sermonneur, en chantant, s’adresse au masque ovin :]


O domina, culpa mea

A mortuis exill(ib)ata.

Homo capit preparandum


[Il s’adresse au public :]


Bonnes gens, oyez mon sermon

Que j’ay trouvé tout de nouveau

Escript en une peau de veau,

En parchemin notablement,

Scellé du pied d’une jument :


[De ses mains il dessine la forme d’un crochet]


C’est le commencement et (la) fin

De la vie de sainct Belin

Qui fut griefvement martiré.


[Il lève les mains et les yeux au ciel et dit :]


Si en doit estre Dieu loué

Son sainct nom et gardee la feste.


[Il s’adresse de nouveau au public :]


Mes amys, veés en cy la teste


[Il montre le masque]


Sur quoy j’ay fondé mon sermon.


Sainct Belin fut filz d’un mouton

[...................................]

Et une brebis fut sa mere ;

Et [ce] dient aucuns docteurs

Qu’elle estoit noire [de couleurs]


[Il montre le masque]


Rude a mea roussa brebia


[Le masque lui répond en bêlant :]


plato.


[Le sermonneur reprend, en s’adressant au public :]

Ce latin cy […] nous dist

[Ce] qu’oncques sainct Belin ne fist

A homme du monde ne a femme,

Ains que le corps en rendit l’ame ;

Il souffrit moult de grief tourment.

Il fut tondu premierement

(Et) puis demoura au champ tout nud.

Et en après fut detenu

Par deux bouchiers qui le seignerent

O deux cousteaulx, qui l’escorcerent

Et le tirerent si a destroit

Qu’i luy firent fairë ung pet.


[L’acteur imite ce bruit]


Helas ! Il cuidoit qu’il fust mort !

Certes ilz luy firent grant tort,

Moult de tourment et de martire,

Si quë aprés vous m’orrez dire

De sa vie et de sa lecture.

Comme je treuve en l’Escripture :


[Il feint de lire dans la feuille blanche qu’il tient à la main et il récite :]


Les boyaulx que l’escoufle hape

Font grant vertus en une harpe.”


[Il s’adresse de nouveau au public :]


[..................................... ]

En aprés les larrons bouchers

L’allerent vendre sur l’estal.

Ung cuisinier plain de grant mal

En eut le brichet et l’espaulle

Et les rostist en une gaulle.

Il print la langue et le gigot

Et les fist bouillir en ung pot

Et y mist ung gobet de lart.

Sçavons que fist ce fault souillart :

Il y mist aigre espicerie

-Tant est plain de maulvaise vie !

Et en fist humer le brouet.

(Et) mangerent giblet a giblet

Et en firent tres bonne chere.

Et en aprés une trippiere

En eut le foye et le poulmon

[Que vous semble de mon sermon ?]


[Le masque répond :]


[Que dictes vous de mon appel,

Garnier, fis je sens ou folie ?

Toute beste garde sa pel :

Qui la contraint, efforce ou lie,

S’elle peut, elle se deslie.

Quant donc par plaisir voluntaire

Chanté me fut ceste omelie,

Estoit il lors temps de moy taire ?

Se fusse des hoirs Hue Capel]

Qui fut extraict de boucherie

On m’eüst parmy ce drappel

Faict boire a celle escorcherie.

-Vous entendez bien joncherie ?-.

Ce fut son plaisir voluntaire

De moy juger par tricherie ;

Estoit il lors temps de moy taire ?


Cuydez vous que soubz mon capasce


[Il secoue son masque]


N’y eut tant de philosophie

Comme de dire : “J’en appel !” ?

Si avoit, je vous certifie,

-Combien que point trop ne m’y fie ;

Quant on me dist, present notaire :

Penduz serez !”, je vous affie,

Estoit il lors tant de moy taire ?


Prince, se j’eusse eu la pepie,

Pieça fussë ou est Clotaire,

Aux champs debout comme une espie.


[Comme formule d’adieu, il crie au public :]


Estoit il lors tant de moy taire ?


        finis

 

Notes

[1] un belin ou blin, c’est un bélier