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Par : dozeville
Publié : 12 février 2016

1910 Les garnements de Tinchebray

Voici un nouvel extrait de "Tinchebray de mon temps" de Fernand Avice.

Des garnements, je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y en avait autant que de garçons. Tout de même en y réfléchissant, j’ose avancer que nous étions assez nombreux.

Au demeurant, que faisions-nous de bien répréhensible, en dehors des peccadilles qui enthousiasment la jeunesse sans courroucer excessivement les grands ? Le chapardage des fruits : cerises ou prunes, à la saison ; la tournée des sonnettes, le soir, au sortir de l’étude ; plus une infinité d’espiègleries, de polissonneries, parfois accidentelles (je pense aux carreaux cassés par les toupies à fouet ou le pirlit1) ; ou encore quelques menues déprédations au dépens d’autrui et autres malices que nous pouvions commettre en collectivité ou bien à titre individuel. C’étaient celles-là surtout qui nous valaient les gros ennuis familiaux. Mon père était répressif !

C’est ainsi qu’un jeudi, je me trouvais avec la bonne équipe, à la Madeleine. Une voiture automobile qui paraissait venir de Flers, modèle teuf ! Teuf ! (de Dion-Bouton, Panhard-et-Levassor, cabriolet ou phaéton ?) montait péniblement la côte après le pont, à une vitesse très raisonnable. Mon démon familier – ce n’était pas un bon génie !...- ne me suggéra-t-il pas de m’aller coucher en travers de la route, histoire d’épater les camarades ? Le chauffeur furieux – on le serait à moins – s’arrêta une dizaine de mètres avant l’obstacle … lequel se releva précipitamment en détalant de toutes ses jambes, suivi des autres qui n’avaient pourtant rien à se reprocher.


Nous étions installés, très inconfortablement, quelques galopins de mon acabit dans la ramure d’un cerisier, de ces cerises mi-sauvages, de valeur commerciale nulle, qui nous tachaient généreusement en un beau bleu-violet la langue, le palais et surtout mouchoirs et poches de culotte, où nous entreposions les réserves de fruits non consommés sur place.


Nous étions en pleine euphorie lorsque nous entendîmes des aboiements accompagnés des vociférations du fermier, pseudo-victime de notre larcin.

-Attendez un peu que j’aille chercher mon fusil ! Braillait-il au pied de l’arbre.

Et il commanda au chien :

-Médor, reste là !

Du coup, la cueillette fut stoppée et l’angoisse nous empêcha de consommer plus avant.


Pas moyen de descendre du cerisier avec ce corniaud de malheur qui paraissait aussi féroce que son maître. Il aboyait furieusement, le nez levé vers ces insolites moineaux. Ah, nous n’étions pas fiers là-haut, nous demandant comment l’affaire allait se terminer.


L’irascible fermier reparut bientôt, armé seulement … d’un bâton. Mais c’était encore trop ! Sa colère avait dû fondre en chemin. Sans doute aussi avait-il réalisé que l’apparition, même seulement intimidante, de son fusil, lui aurait occasionné par la suite (nous en aurions parlé) des désagréments sans proportion avec, comme disent les gens de robe,le préjudice subi.


Il fallut tout de même qu’il disparût avec Médor et que de longues minutes s’écoulassent après leur retraite pour que nous descendions du cerisier en détalant sans demander notre reste. Avec le sentiment, vu la tournure des événements, d’avoir commis un acte hautement répréhensible...


Des cerises noires, sans grande valeur. De celles qu’on ne vend pas. Mais notre vieux fermier normand, bien en cela de notre race, devait placer la défense de son bien "c’est mon dré et mé j’y tiens", au dessus de toute autre considération...

Bien des années après, j’apprenais que cet aimable paysan, au vrai un peu détraqué, avait toujours eu la désagréable manie de parler de fusil à la moindre contrariété.

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Notes

1Petit bâton pour jouer (Dictionnaire de L Dubois)