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Par : dozeville
Publié : 4 décembre 2015

Tinchebray avant 1920

Le commandant Fernand Avice est né à Tinchebray en 1902. Décédé en 1995, il nous a laissé un petit livre de souvenirs de Tinchebray en son temps. J’en publierai des pages de temps à autre.



VISAGES DU TEMPS PASSÉ


ALCIDE, CHARLES

ET LE TROISIÈME HOMME


Ils avaient au moins ceci de commun : bon gars, du cœur à l’ouvrage,connaissant bien leur partie. Et puis aussi, que la boisson ne les effrayait pas.

Dans le temps, il y a bien longtemps de cela, peut-être même avant le siècle, Alcide avait été l’un de ces domestiques que le séminaire de Tinchebray employait à faire valoir ses terres.

A la Chocolaterie, l’ancienne, où je fus embauché au sortir de l’école, le père Guitton qui avait été le boulanger de l’institution religieuse, nous racontait aux moments de repos, d’amusantes histoires de ces temps révolus. C’est un fait que la plupart étaient centrées sur la boisson. Et que, souvent, Alcide s’y trouvait mêlé.

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Le petit séminaire de Tinchebray

C’est ainsi qu’un matin d’hiver, où "il gelait à pierre fendre" précisait le narrateur, le Révérend Père Lericheux, économe du séminaire qui avait l’œil à tout, avait surpris Alcide au cul du tonneau, comme on dit, et lui avait compté sept bols de cidre, que le gaillard avait tiré au fausset (le "faussiau"1).

_ Voyons Alcide, avait dit le religieux, d’une voix sans colère, mais un peu sarcastique, avez-vous réellement aussi soif que cela, le jour à peine levé et par un temps pareil ?

Mais pour Alcide, cette libation insolite, qui en eût foudroyé plus de moins entraînés, devait tenir lieu de repas matinal, sinon de simple mise en train !

Une autre fois - c’est encore le père Guitton qui raconte – pendant la fenaison, les faucheurs, dont notre Alcide, avaient épuisé dès les six heures toute la boisson emportée pour toute la journée. Et le Père Lericheux les trouva, profondément endormis à l’ombre d’une haie. Il est vrai qu’ils avaient commencé le travail dès l’aurore.

Quand je connus Alcide, le séminaire avait fermé ses portes depuis les lois de la séparation. Il s’employait chez Pierre ou Paul, en qualité de journalier agricole. Je le revois avec sa "blaude" et son éternel chapeau melon, assez verdi, qu’il coiffait un peu en arrière.

A l’automne, aux pommes, quand les gens "pilaient", on le voyait souvent sur les pressoirs, que nous fréquentions nous aussi, à la sortie de l’école, "pipant" dans la rigole avec un brin de paille le cidre doux, qui nous rendait … le ventre libre !

Nous le regardions faire. C’est lui qui entassait, montait, échafaudait sur la table du pressoir, bien au carré, le tas de pommes écrasées par la grugette2 : un rang de pomme, un rang de paille, un rang de pomme, et ainsi de suite. Pour ce travail délicat, qui requiert savoir-faire et adresse, Alcide était un maître.

Louis Calbris, l’avait photographié un jour qu’il pilait avec le Père Lenormand – le bien nommé. Les deux hommes se tenaient devant le pressoir, de chaque côté de la cuve – le béron - un pied posé sur le rebord et mangeant une pomme. Le cliché fut édité en carte postale3 avec cette légende, que je cite de mémoire :

"Fabrication du cidre en Normandie.

-J’cré ben qu’ça fr’a du bon bère !

-Oui gars ! Et tant qu’yéra du bère yéra des normands !"

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La fameuse carte postale retrouvée par Emmanuel Hamel.

Le cidre aura été, pour Alcide, la grande affaire de sa vie, soit qu’il le fasse, soit qu’il le boive. En grande, très grande quantité !



°°°°°

Charles, lui était horticulteur. Et des plus expérimentés, ayant suivi, je crois, les cours appropriés à l’école de Versailles. On le recherchait dans tout le canton pour la taille des arbres fruitiers, des espaliers, ou des arbres d’ornement dans les propriétés bourgeoises.

Il était bien gentil, mais d’une jovialité parfois excessive et qui lassait le monde. Au demeurant bon garçon, mais bavard, bavard intarissable quand il était en "euphorie". Ce qui étai fréquent. Il se grisait alors de son verbiage, ce qui complétait bien l’effet de la boisson. En sorte qu’à partir de dix heures du matin – je l’ai bien vu à Saint-Quentin chez Édouard Duval – il pouvait encore exercer son talent et rendre des services, à condition toutefois de n’avoir point à se servir d’échelle ! Ce qui eût été d’une grande imprudence.

°°°°°

Quant à mon "Troisième homme", je n’ose même pas le le désigner par l’initiale de son prénom, lequel remonte … aux temps bibliques. Je n’en dirai pas plus. Bah ! Vous le reconnaîtrez tout de même.

Ce qu’il faisait au juste, je n’en sais trop rien. Campagnard certes, un peu paysan, avec sans doute certaine activité artisanale en rapport avec la terre. Il venait une fois par semaine à la ville et y fêtait son passage d’une manière qu’il n’est pas besoin de préciser. Ce qui, sur le chemin du retour, lui fermait trop souvent la porte de chez Irma. Vous voyez ce que je veux dire.

Le bonhomme, on peut le penser, n’était guère satisfait car passé Irma, c’était pour autant dire le désert. Dans ses mauvais jours, il ne manquait pas de rouspéter, et avec démesure. Pour user d’un terme pittoresque et vieilli, il "cauchemardait" alors le monde. Il suivait son idée en même temps que son chemin, lequel s’avérait rocailleux, difficultueux en diable. Allez savoir pourquoi !

Notre homme avait fait son temps, comme on dit, son service militaire au Mans, dans l’artillerie, bien avant la guerre, et il était trop vieux en 1914 pour être embarqué dans la tourmente. N’empêche qu’il avait gardé de son passage au régiment je ne sais quel amour, quelle affection cocardière pour son arme.

L’artillerie, c’était en quelque sorte son leitmotiv, son thème favori en ces soirs de rentrée où, il faut bien le dire, il lui arrivait de parler tout seul.

Nous autres gosses, l’accompagnions, à distance raisonnable, un bout de chemin car il était divertissant. On voyait, parfois, qu’il s’animait dans ses propos, gesticulant un peu, s’arrêtant un moment pour répondre vertement à son interlocuteur – bien sûr imaginaire – qui semblait lui contester, lui denier sa qualité d’ancien artilleur, à quoi il tenait tant.

_Oui ! N... de D... ! proclamait-il gravement, dans l’artillerie.

De cette voix si typiquement éraillée

°°°°°

Mes trois bonhommes sont morts depuis longtemps et si j’évoque le pittoresque de leur personnage, c’est sans y mettre malice, croyez-moi, mais par simple désir de les avoir amicalement salués au passage.

Fernand AVICE "TINCHEBRAY DE MON TEMPS"


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Notes :

1 Mot inconnu, peut-être la quenelle (ou canelle en français)

2 Grugeoir (machine à réduire les pommes en pulpe

3 Cartes postales de Tinchebray sur le site d’Emmanuel Hamel