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Par : dozeville
Publié : 8 novembre 2015

1809 Emigrations et immigrations dans l’Orne

On admet généralement que nos ancêtres se déplaçaient peu. Pourtant on trouve, ici et là, des mentions de décès de ressortissants de la région dans des lieux apparemment improbables [1].

Par exemple Jacques Rozel, du Ménil-Gondouin, décède à Viroflay le 30 septembre 1739, âgé de 32 ans, batteur en grange. Son frère l’accompagnait. Plus explicite, on trouve le décès de Paul Duval le 1er aoust 1762 à Loisail (Perche). Le curé de St Bomer ajoute "en revenant de travailler en la Beauce" (ce que le curé de Loisail ne mentionne pas).

Dans la seconde partie du XVIIIe siècle, les actes de mariages commencent à être mieux renseignés. Autour de la Forêt d’Andaine (Juvigny, la Coulonche,etc) on trouve une multitude de "porte-faix" sans autre précision. A la période révolutionnaire et au XIXe siècle, les actes de mariage donnent quelques clés pour mieux comprendre. Les métiers sont mieux définis ; porteur d’eau, chargeurs, fontenier, voiturier, commissionnaire, etc. On s’aperçoit que le futur marié exerce souvent le même métier que son père, père qui est absent pour le mariage mais qui donne son consentement par un acte notarié établi à Paris (acte qui explicite souvent l’adresse parisienne). Par contre les enfants issus de ces mariages naissent au lieu du mariage (ou du domicile de l’épouse). La femme ne suit donc pas son mari.


Quelle est l’ampleur du phénomène ? Un chapitre de l’Annuaire de l’Orne de 1809 apporte un début de réponse   :

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L’Orne en 1809
Carte de l’Annuaire de l’Orne




ETAT DES CITOYENS


Émigrations et Immigrations d’Ouvriers


Diverses causes font varier ces mouvemens, soit l’abondance on la disette des récoltes, soit le nombre plus ou moins considérable d’ouvriers disponibles, soit le prix élevé ou inférieur des denrées ; tous ces motifs excitent on ralentissent beaucoup les émigrations. Les habitans du département, naturellement casaniers, ne se déterminent à quitter leur pays que lorsque le besoin ou un intérêt puissant les y engage fortement.

Les diverses levées de conscription ayant beaucoup diminué le nombre des bras consacrés aux travaux agricoles , ont nécessairement fait hausser sur les lieux le prix de la main-d’œuvre et laissé moins d’hommes sans occupation. Aussi il est à remarquer qu’en 1789 les émigrans de cette nature furent au nombre de 9876 et de 11,094 en l’an IX.

En 1808, le nombre des émigrans est bien inférieur à ce qu’il fut en l’an IX et même en 1789....

Chaque arrondissement du département de l’Orne offre pour ainsi dire un aspect différent et une physionomie morale assez distincte....


Alençon - Cinq cents ouvriers quittent cet arrondissement pour aller travailler dans les départements voisins. Les uns se dirigent vers Paris, où ils se livrent à la culture des jardins et à la vente de légumes depuis le 15 mars jusqu’au 15 juillet, les autres, au nombre d’à-peu-près 250, vont dans les départements d’Eure-et-Loir et Loir-et-Cher, de la mi-juilet à la fin de septembre, faire la récolte des céréales et la fauchaison des prairies, soit naturelles soit artificielles. Le bénéfice des uns et des autres peut être évalué par tête de 50 à 60 francs. Une centaine d’autres ouvriers reste à Paris ou aux environs depuis le 15 mars jusqu’au 30 septembre. Leur bénéfice s’élève individuellement de 100 à 120 fr.

C’est donc pour cet arrondissement une émigration de 500 personnes, savoir :

1.re classe …... 150 ouvriers

2.e …...............250

3.e....................100

La masse totale de leurs bénéfices réunis peut être évaluée à 22,000 fr



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Batteurs en grange.

Argentan – On compte environ 900 hommes de travail qui quittent le département en mars, avril et mai jusqu’en septembre ou octobre. On peut les diviser en quatre classes. Les premiers s’occupent du jardinage, et partent dès le commencement de mars pour ne revenir qu’en octobre, les seconds, tailleurs de pierre, maçons, menuisiers, charpentiers ou simples manœuvres, vont faire ce qu’ils appellent la campagne, c’est-à-dire vont travailler dans les départements voisins, et surtout dans les villes considérables, pendant huit à neuf mois. Les hommes de la troisième classe passent dans cette partie du Calvados que l’on nomme le pays d’Auge, et dans quelques départements voisins, comme la Seine-Inférieure, l’Eure, la Seine, Seine-et-Oise et même Seine-et-Marne ; là ils se livrent depuis la fin mai jusqu’au commencement de septembre à la récolte des foins et des céréales ; quelques-uns d’entre eux trouvent le moyen de faire la moisson dans les départements où elle est plus précoce que dans l’Orne et de revenir à tems s’occuper de leurs propres récoltes. La dernière classe se compose des ouvriers qui vont passer l’hiver dans les départements du Calvados, de l’Eure, de la Seine-Inférieure et de Seine-et-Marne, pour la préparation du chanvre et du lin.

Le bénéfice de ces diverses classes d’ouvriers sélève, en prenant un moyen terme, à environ 45 francs.


L’émigration de ces 900 individus peut se répartir ainsi qu’il suit :

1.re classe …... 250 ouvriers

2.e …...............200

3.e....................300

4.e....................150

On peut évaluer à 40,500 fr. le produit total de leur bénéfice net.


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« Le Marchand de peaux de lapin ».
Tableau de Carles Vernet (1758-1836)

Domfront.- Après l’ensemencement des terres, qui se fait fort tard dans cet arrondissement, au commencement de l’hiver, une cinquantaine de chaudronniers, de rémouleurs, de marchands ou de tamis de crin, ou de plumes, ou de peaux de lapin, se rendent pour exercer leur commerce dans les départements de la Bretagne et de l’Anjou, jusqu’à la fin de juin, époque à laquelle ces individus, tous cultivateurs, reviennent se livrer aux travaux de l’agriculture. Leur absence est de six mois environ, pendant lesquels ils font chacun un bénéfice de 120 à 140 fr. Ces individus sont des environs de Tinchebrai. En mars, un autre essaim, composé de 300 personnes, part des cantons de Domfront, de Juvigny-sous-Andaine et de la Ferté-Macé, pour exercer les professions de maçons, de porteurs d’eau, de voituriers, de revendeurs de légumes, de manœuvres ou de commissionnaires. Ils reviennent à la fin d’octobre avec 100 fr. de bénéfice. En juin et juillet 400 ouvriers quittent divers points de l’arrondissement, et se livrent, dans les départemens du Calvados,de l’Eure et d’Eure-et-Loir et de Maïenne-et-Loire, à la récolte des grains et des foins. Leur absence est de deux mois, et leur vaut environ 40 fr.

Ces 750 ouvriers distribués en trois classes, dont 50 de la première, 300 de la seconde et 400 de la troisième, rapportent en totalité dans leur pays un bénéfice de 52,500 fr.


Mortagne – Cet arrondissement fournit 500 journaliers, qui, en juin, juillet et août, s’occupent, soit aux environs de Paris, soit dans les départemens de l’Eure et d’Eure-et-Loir, de la récolte des foins et de la moisson des céréales. Le produit net de leurs travaux rapportés au sein de leur famille sélève pour chacun à 100 fr. ;ce qui compose un total de 50,000 fr.

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On sait qu’il y a des années plus ou moins considérables, suivant que la saison a été belle ou pluvieuse et par conséquent les journées de travail plus ou moins fréquemment employées.

C’est encore une remarque générale à faire que de ces ouvriers un assez grand nombre revient malade, soit par l’excès du travail,soit par la violence des chaleurs de quelques étés, soit par un changement subit dans leur régime diététique. On peut porter à un septième la quantité des malades.

Dans les calculs que nous venons d’établir, nous avons déduit les sommes que peuvent coûter les maladies de ces ouvriers, ainsi que les frais de route, soit pour l’aller, soit pour le retour.

Il résulte donc des détails ci-dessus qu’année commune il peut sortir pour quelques mois et avec le dessein de se livrer dans les départemens voisins à divers travaux, un nombre d’individus qu’il faut évaluer à 2650, et qui rapporte dans le pays une somme totale de 165,000 fr.


Il est évident, d’après les calculs ci-dessus, que le nombre des émigrans a beaucoup diminué. Il était en 1789 de 9876 et en l’an IX de 11,094. Augnentation en faveur de l’an IX, 1218. Le nombre des émigrans n’est plus en 1808 que de 2650 ; c’est donc une diminution, depuis 1789, de 7226 et depuis l’an IX, de 1844.

Voici l’état, par arrondissement, des émigrations d’ouvriers en 1808, ainsi que du produit net de leurs travaux rapporté dans le département :

Alençon.... 500 ouvriers... 22,000 fr.

Argentan... 900................. 40,500.

Domfront.. 750 …............ 52,500.

Mortagne.. 500 …............ 50,000


Totaux 2650 ouvriers 165,000 fr.


Quant aux immigrations, elles sont très peu considérables. Elles ont lieu ordinairement en octobre, et se bornent au séjour, pendant l’automne et l’hiver, de quelques marchands de peaux de lapin ou de lièvre, d’aiguilles à coudre, et de diverses parties de quincaillerie, ainsi que de quelques ramoneurs et de colporteur d’étoffes. On pourrait évaluer le nombre de ces immigrans à environ 400, et les bénéfices nets qu’ils emportent dans leurs familles, à 50 fr. par tête : ce qui forme un total de 20,000 fr.

Ainsi le nombre des émigrans étant de 2650 individus, et celui des immigrans seulement de 400, la différence en faveur des premiers est de 2250 personnes.

Ainsi, d’un côté si 165,000 fr. sont importés dans le département par les émigrans, et de l’autre si seulement 20,000 fr. en sont tirés par les immigrans, le département de l’Orne gagne à ce mouvement de capitaux un total de 145,000 fr.


Notes

[1] On ne parle pas ici des colporteurs, ni de ceux qui émigrent "définitivement" et qui sont difficiles à retrouver.