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Par : dozeville
Publié : 2 novembre 2015

1809 Les paysans du Bocage vus par l’Annuaire de l’Orne

Chaque année, à partir de l’an VII, la préfecture fait paraître un petit ouvrage contenant des renseignements tels que le calendrier, lever et coucher du soleil et de la lune ..., administratifs ( les maires, les tribunaux...) et d’autres comme ... la technique de la culture de la betterave à sucre.


En 1809, un rédacteur anonyme décrit la vie quotidienne des paysans de l’ouest du département1.




Diététique, costume et mœurs des

Paysans2


Nous parlerons dans cet article et dans les paragraphes suivans que des paysans de la partie occidentale du département3 ; ce son ceux dont les usages, les mœurs et les préjugés diffèrent le plus de ce que l’on observe chez les paysans des autres parties de l’Europe.

L’habitat

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Une maison de pierre.
Les maisons de 1809 sont plutôt en torchis.

Il n’est pas étonnant que la plus grande insalubrité règne dans les habitations des hommes et des animaux ; on n’aère jamais ; il n’y a point d’ouvertures aux murs, presque toujours c’est la porte seule, quand elle est ouverte, qui laisse entrer un peu d’air, dont on n’a jamais la précaution si sage d’établir un courant. Les fumiers ne sortent des étables, où ils séjournent toujours trop long-tems, que pour être entassés devant les portes des maisons4. Ces maisons sont placées ordinairement dans des bas fonds, dans des lieux humides, afin que l’eau fasse mieux pourrir les végétaux, les pailles des plantes céréales et les feuilles tombées, que l’on destine aux engrais après qu’ils sont suffisamment consommés pendant la saison pluvieuse. De-là naissent pour les hommes et les animaux beaucoup de maladies que les charlatans ne font que dénaturer et palier ; de-là l’abâtardissement des espèces, et chez les hommes la déformation, la pâleur, la maigreur habituelle, une foule de maux de langueur plus cruels et plus incurables que des maladies déterminées.

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pignon d’une maison de torchis
(remarquer le soubassement en pierre)

L’alimentation

Le choix et la préparation des alimens contribuent beaucoup à maintenir la santé et la vigueur. La nourriture des paysans est peu savoureuse, peu abondante et d’une digestion pénible ; elle contient d’ailleurs peu de principes alimentaires. Ils font un grand usage de pain fait avec la farine de sarrasin, qui n’est pas susceptible du développement qu’opère la fermentation panaire. Ce pain, qu’ils aiment beaucoup, offre pourtant une masse noirâtre et sans saveur, très difficile à digérer, surtout pou les personnes qui ne boivent que de l’eau. Les particuliers les plus aisés usent d’un poiré acerbe, et cette boisson très capiteuse attaque les nerfs et dispose à la brutalité ; aussi les paysans sont-ils pour la plupart durs, chicaneurs, opiniâtres et sujet à des maladies aiguës. C’est seulement dans les jours de grande fête qu’ils mangent du bœuf et de grosses viandes bouillies ; le lard même n’est guères employé que par ceux qui jouissent de quelque fortune.

Le sarrasin préparé en bouillie serait un aliment assez agréable s’il était bien assaisonné ; mais le plus souvent on fait cette bouillie avec de l’eau et du sel, et rarement avec du beurre et du lait. Dans les jours de régal on fait des crêpes ou carêmes-prenans5 avec la fleur de sarrasin, et ce mets n’est pas désagréable quand on remploie à sa préparation du lait et des œufs, et quand on emploie à sa préparation du lait et des œufs, et qu’on étend dessus un peu de beurre frais ; mais les paysans sont trop pauvres pour faire cette dépense. Alors ils ne délaient leur farine qu’avec du lait caillé ou même de l’eau ; ainsi préparée la crêpe de sarrasin est insipide. Dans les année un peu humides ce grain est à bon marché, alors il sert à la nourriture les deux tiers de l’année, c’est-à-dire depuis le mois d’octobre jusqu’en mai. On ne mange la bouillie qu’au souper ; quelquefois on lui substitue une mauvaise soupe au gruau d’avoine. Le déjeuner se compose d’un morceau de pain avec du beurre ; le dîner est à peu près de même ; il consiste souvent en un potage fait avec quelques légumes, un peu de sel, et du gruau au lieu de beurre. Ce potage forme aussi quelquefois le déjeuner ; dans ce cas on ne mange après le potage qu’un morceau de pain sec. Du pain de sarrasin émié6 dans du poiré chaud et trempé une demi-heure est ordinairement pendant l’hiver le second plat du dîner ; dans l’été ce plat se compose de pain et de beurre ou de lait caillé. On appelle noces une farine que l’on détache par des lotions du son de l’avoine qui a été mise en gruau ; on la fait bouillir avec un peu de sel et rarement avec du beurre. La boisson ordinaire est de l’eau.

Les paysans qui jouissent de quelque aisance boivent du poiré ; ils mangent un peu de viande, et surtout de lard, aux fêtes de l’année et aux dimanches. On ne sert pas de soupe à déjeuner les jours de repos. Les vases à boire sont une écuelle ou une tasse de grès. Quand les chataîgnes sont abondantes, on en fait usage pendant l’hiver, on les fait bouillir, ou bien on les grille dans une poêle percée, qu’on appelle une harassoire.

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L’habillement

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Habillé d’une peau de bique..

Les habitants de nos campagnes achètent peu d’étoffes. Ils fabriquent ou font fabriquer leurs habillemens de laine pour l’hiver, et de toile pour l’été. Ils font cependant quelquefois emplète de fichus, de mouchoirs, de bonnets et de chapeaux. Ils portent presque toujours des bonnets de laine : elle est blanche pour l’été et rouge pour l’hiver. C’est seulement pendant l’été qu’ils se servent de leurs chapeaux, quand ils sont assez riches pour s’en procurer un. Ils prennent, au lieu de manteau, une espèce de casaque qu’ils appellent une peau de bique, parce qu’elle est faite d’une peau de de chèvre8, dont le poil est en-dessus . Cet accoutrement fort laid les préserve très bien de la pluie. La chaussure la plus commune est le sabot rond, en noyer, en frêne et le plus souvent en hêtre. Leurs cheveux, qui ne sont presque jamais frisés naturellement, tombent jusques sur leurs épaules. Ils portent une espèce de guêtres en toile qu’ils appellent tricouses ou tricousses. Depuis quelques années ils ont eu le bon esprit de prendre le pantalon de toile. Les habits sont très rares, mais on voit beaucoup de vestes longues à poches extérieures.

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Costumes dessinés par Jacqueline Leprince

L’habillement des femmes ressemble assez à celui des Normandes et des Mancelles en général. Il est pourtant moins élégant et moins riche que celui des femmes de la Haute-Normandie. C’est toujours le bonnet de toile à barbes et quelquefois à papillons ; c’est un jupon court ou un apollon descendant fort bas ; c’est toujours le fichu sur le sein et tombant angulairement sur le dos ; mais tous ces vêtements sont de mauvais goût ; la bavette du tablier comprime et déforme la gorge, et les sabots défigurent généralement le pied. Au reste un travail excessif et de mauvais alimens ont peut-être plus contribué que tout le reste à l’abâtardissement et à la déformation.

Le mobilier d’un paysan se réduit à un très petit nombre de meubles et d’effets. Toute la famille couche ordinairement dans la même pièce ; quelques hommes cependant passent la nuit enfouis plutôt que couchés dans leur fenil, sans draps et sans couverture. Cette cohabitation de personnes d’un sexe différent dans un local étroit, et quelquefois dans un même lit, n’est peut-être pas la plus faible cause du peu de morale qui règne dans les campagnes, et du libertinage qui ne livre trop souvent à l’hyménée que des filles déjà mères.

Salaires

Les gages d’un domestique de ferme sont de 90 à 90 fr.:les domestiques doivent à leurs maîtres huit jours gratis après l’arrivée du terme auquel doit cesser leur travail. Les servantes ne gagnent guères que 40 à 50 fr., cependant leur travail excède presque toujours les forces de la femme, et à-peu-près aussi productifs que celui des valets, sur-tout dans quelques saisons. Cet excès de travail chez les femmes employées à la culture des terres est un usage presque barbare qu’on n’eût dû trouver que chez les sauvages infortunés échappés à la destruction en Amérique, ou chez les peuplades aussi peu civilisées et plus barbares des Côtes africaines. Ce travail excessif, nous le répétons, nuit beaucoup au développement des formes et de la santé ; aussi la plupart de ces infortunées sont-elles pâles, maigres et sans gorge. Elles conservent pourtant une grande partie de la gaieté si naturelle à ce sexe charmant. Elles sont surchargés d’un travail pénible, tandis que des hommes n’ont pas honte de s’emparer de quelques professions sans fatigue qui conviendraient mieux aux femmes.

La maladie, la mort

Qu’une mère de famille et un animal de la ferme se trouvent malades en même tems, c’est toujours pour les bestiaux que sont les premiers soins et que se font les plus grandes dépenses. Il faut avouer pourtant que la pauvreté , qui leur rendrait si douloureuse la perte de leurs animaux, est une cause très forte de cette espèce de barbarie pour leurs épouses qu’ils aiment assez généralement. C’est aussi sans doute au défaut d’attraits de ces femmes, à la mauvaise nourriture, aux fatigues du travail, au défaut d’imagination et à l’absence fréquente de la gaieté, qu’il faut attribuer le petit nombre des rapprochemens.

Tandis qu’il est encore du bon ton d’admettre une différence entre la douleur du mari veuf et celle de la femme privée d’un époux, le deuil est égal au sein de nos campagnes ; il dure une année. Malgré leurs préjugés, les paysans ont senti que la perte du chef de la maison et celle de la mère de famille étaient un motif pareil d’une douleur égale que le mari qui perd son amie et la mère de ses enfants est aussi infortuné que l’épouse qui se trouve privée de son époux et du chef de la maison.

Les mœurs

Les mœurs si vantées des paysans, leur bonne foi, la chasteté de leurs épouses, l’innocence de leurs filles ne ressemblent pas plus aux tableaux qu’on en fait, que les rives du Lignon aux portraits qu’en trace Durfé dans son Astrée. Les mœurs de nos paysans sont passablement dépravées ; et plus que tout la révolte de la chouannerie y a contribué, en rendant plus fréquens le libertinage, l’ivrognerie, le vol et la cruauté. Des cantons où régna la guerre civile à ceux qu’elle épargna, la différence est remarquable. Il est hors de doute que les mauvaises mœurs sont le produit de l’ignorance, de la superstition et de l’avilissement. Aussi, toute prévention mise à part, les siècles les plus ignorans ont été aussi à l’époque de la plus grande dépravation des principes et de mœurs, ainsi que de la barbarie la plus abrutissante et de la plus stupide férocité.

Les paysans sont dans ces cantons moqueurs, superstitieux, débauchés, voleurs, crédules, chicaneurs, ivrognes, dépourvus de bonne foi ; adorant la richesse qu’elle qu’en soit la source, et les pouvoirs anciens quelle qu’en fût l’utilité, la légitimité ou l’étendue ; plus soumis aux pratiques de la religion qu’à ses préceptes moraux, tenant avec opiniâtreté à tout ce qui est ancien, et rejetant sans discernement tout ce qui est nouveau ; préférant même aux lumières de l’évidence et de l’expérience les ténèbres d’une routine paresseuse, et répondant à tout que c’était là l’usage de leurs ancêtres, qui étaient plus sages qu’eux.

Voilà le mauvais côté d’un objet très important qui offre plusieurs faces. La partie saine, qui est assez nombreuse, offre des vertus, de la piété sincère quoique aveugle, un attachement naïf aux usages anciens, beaucoup de patience et de résignation, de la sobriété ; peu d’activité mais de la force, de la soumission, du courage pour le travail, de l’attachement au sol natal, de l’industrie dans le commerce, de la routine partout ailleurs ; de la sincérité dans les transactions ; mais toujours, plus ou moins, un fond de dureté native, une teint d’inquiétude soupçonneuse, et ce goût de la fainéantise, qui fesait dire à Tacite dans ses Mœurs de Germains : « Adonnés à la paresse et zélés pour les plaisirs de la table, ils emploient à ces jouissances la majeure partie de leur tems. »

A l’est, le paradis ?

Dans les cantons à l’est et au sud du département, les mœurs sont tout-à-fait différentes, le peuple y est actif, industrieux, intelligent, brave, ami de la propreté et de la parure décente, toujours plus dévot que pieux, attaché à la routine et prévenu de tous tems contre les innovations ; moins superstitieux qu’à l’ouest du département ; plus soumis aux lois, plus fidèle à sa parole. Une plus grande aisance et plus d’instruction ont dû polir davantage les mœurs et perfectionner l’homme. Il faut peut-être ajouter à ces cause l’aspect d’un climat plus riant, un sol moins rebelle aux efforts de l’industrie, de meilleurs alimens, l’absence du poiré et l’usage du cidre.

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Notes

1 Il est à noter que cet article peut servir à la compréhension des inventaires après décès du XVIIIe siècle. Ceux-ci comportent en effet des éléments dont l’importance peut nous échapper (présence d’un chapeau, de viande salée ou fumée...)

2Les intertitres ont été ajoutés à l’original.

3Orne

4La taille du tas de fumier était un indice de l’importance de la ferme.

5Carême-prenant désigne les 3 jours précédents le mercredi des cendres. L’expression semble mal placée : sans doute faut-il lire "les jours de régal ou carêmes-prenans.."

6émietté

7Ici une comparaison avec les paysans de Vellétri près de Naples que j’ai omise.

8Bique est le nom usuel de la chèvre