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Par : dozeville
Publié : 13 avril

1638 : La dernière grande peste à Argentan

Après 1588 et 1597, la peste frappe encore la ville. Une visite à la Chapelle St Roch et une lecture de la pierre tombale de Marguerite Matrot s’imposent...

Il n’est pas interdit de faire quelques rapprochements avec l’épidémie du Covid-19 qui sévit actuellement.

La dernière grande peste à Argentan : 1638

Fin mai un homme, venant de Caen, logea à l’auberge des Trois sauciers face au cimetière de St Martin. Il portait une "peste courante".
La fille de la maison en mourut le troisième jour. L’homme s’était "évadé" la veille.
Le valet du boulanger qui livrait le pain fut pris mais il la porta "debout" et la communiqua à plus de trente personnes qui faisaient cuire leur pain.
Dès le 15 juin on compta plus de 50 morts.
Les "officiers de justice" et les "bourgeois opulents" quittent leurs habitations et se réfugient à la campagne : le centre-ville est déserté et "les rues sont tapissées d’herbe drue". Le parlement de Rouen tente, en vain, de faire rentrer les fuyards.
Le frère qui donnait les sacrements décéda le 10 juillet.
De juin au 15 novembre on dénombre 2000 décès.

Quatre notables restent à Argentan :

Jean Prouverre et sa femme Barbe Ango qui s’enferment à St Thomas1 et y soignent les malades.
Thomas Prouverre, apothicaire, (qui nous laissa une relation des événements)
Charles Eudes, compagnon chirurgien, (frère de l’historien François Eudes de Mézeray et de Saint Jean Eudes).
Maitre Ango, docteur en médecine, qui mourut de la maladie le 24 juin.2

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Pierre tombale de Marguerite Matrot
Chapelle St Roch - Argentan

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Relation de la peste de 1638 par Thomas Pouverre



Sur la fin de may 1638, un homme passant qui venoit de Caen logea dans cette ville dans une hostellerie qui se nommoit les trois sauciers vis à vis de la grande porte du cymetierre de saint Martin qui portoit une peste courante. La fille de la maison en fut prise dont elle mourut le 3e jour, l’hoste s’étant évadé le jour précédent. Le valet du boulanger qui servoit de pain en cette maison en fut prins qui la porta debout et la communiqua à plus de 30 personnes qui alloient cuire à ce four. Elle se rendit si maligne qu’en les quinze premiers jours du mois de juin il en mourut dans le faubourg de saint Martin plus de cinquante et enfin dans toute la ville plus de deux mille du depuis le premier juin jusques à la mi-novembre. Pandant lequel temps il ne se fist ni pain à bénir ni questes par les particuliers, n’estant demeuré dans la ville aucunes personnes considérables que messire Christophe Mahot, très vigilant et charitable pasteur, messire Louis Angot, sieur des Mézerets, controlleur des esleus qui eut la charité de demeurer avec Jean Prouverre, sieur de Longprey, maistre administrateur de la maison-dieu, et de Barbe Ango femme dudit Prouverre et sœur dudit sieur Ango qui prindrent tout le soin possible, estant demeurés dans ladite maison-dieu, d’assister et faire subsister tous les malades en les champs derrière ledit hospital et à saint Roc, maison de santé, leur fournissant toutes choses nécessaires par les fenestres avec une corbeille qui se dessendoit avec une poullie ny ayant que ledit sieur Ango qu’en print toutes les painnes et soings, la despence s’estant montée au frais de l’hospital à plus de dix mille livres empruntées à plusieurs particuliers et rendus du depuis, outre ce que ledit sieur Ango y contribua du sien. Les magistrats et personnes de condition ayant habandonné la ville ledit sieur Ango obtint deux arests du parlement pour les faire revenir mais en vain. Et les povres demeurés vouloient à toute force faire violence à leurs maisons s’ils n’en eussent esté empeschés par les sieurs curé et messieurs Simon Moulin, sieur de la Fontenelle, et Thomas Prouverre Bordeaux qui n’avoint point habandonné auxquels ils rendoient une grande defférence pour les assistances et consolations qu’ils leur donnoient. La désolation fut extresme et plus grande qu ‘elle n’avoit jamais esté veue par aucun des anciens qui regnoient du depuis 50 ans qu’ils nous disoient qu’elle avoit esté aussi grande, (n’en ayant rien remarqué dans les comptes de cette année qui devoit estre viron 1588).

L’objet à la vérité en estoit pitoyable car dans tout le faubourg de saint Thomas tout le monde mourut ou habandonna à la réserve desdits sieurs de la Fontenelle et Bordeaux qui restèrent avec la femme dudit Bordeaux. Et dans la grande rue l’herbe y estoit à couvrir le pavé ni voyant d’alans ni venans dans tout le faubourg que le chirurgien de la santé, maistre Charles Eudes, sieur Douay (frère de du Mézeray et du père Eudes) qui venoit quérir chés ledit Bordeaux les remèdes qui luy estoient nécessaires et qu’on luy metoit dans le milieu de la rue, ou bien le tombereau qui venoit quérir les mors ou malades, le faubourg saint Martin dans la même désolation, les autres faubourgs en furent plus exempts mais elle fut dans l’impuissance de faire mal dans la ville ni estant resté resté personne, ayant prins de bonne heure la campagne. 

Le Bon Dieu, par sa grâce, nous préserve de semblable affliction.3


1  C’est l’Hôtel-Dieu d’Argentan

2  D’après Xavier Rousseau (Archives municipales d’Argentan) et Thomas Prouverre sieur de Bordeaux(médiathèque François Miterrand Ms 56A)

3 Manuscrit de Thomas Prouverre de Bordeaux (collection particulière)