Vous êtes ici : Accueil > Transcriptions de textes > Des travaux et des hommes > Pour Pâques : Jeunesse turbulente et cloches de la Fresnaye au (...)
Par : dozeville
Publié : 4 avril 2015

Pour Pâques : Jeunesse turbulente et cloches de la Fresnaye au Sauvage

A cette occasion, je modifie ma méthode :
- 1° je vous conte l’histoire en la romançant quelque peu
- 2° je vous livre le texte de l’acte notarié.

Jeunesse inconsciente

Aujourd’hui, c’est fête à la Fresnaye-au-Sauvage : un fondeur de cloches, venu de la lointaine Lorraine, a été engagé par la fabrique de la paroisse pour refondre les vieilles cloches. Il en est même une dont n’ose plus se servir depuis longtemps.

Non loin de l’église, le fondeur, Maitre Delapaix, un grand escogriffe, tout sec, long comme un jour sans pain, a préparé le moule dans un trou. A quelques pas de là, il a construit son fourneau de pierre et d’argile. Entre les deux un petit canal pour amener le métal dans le moule.

La veille, tous les paroissiens sont mobilisés pour transporter le bois et le charbon nécessaire. Quelques-uns ont descendu les cloches et les ont même cassées à coup de masse. Grands et petits s’affairent.

Le lendemain, dès l’aube, le maître fondeur fait allumer le fourneau : du bois, du charbon de bois, des morceaux des vieilles cloches, encore du bois, encore du métal.Si tôt le métal fondu, le fondeur ouvre le bas du fourneau d’où jaillit une vive lumière : c’est un petit ruisseau de métal qui s’écoule vers le moule...

C’est le moment attendu par Nicolas Delarivière de cette paroisse et Pierre Brout de St André, les jeunes coqs des alentours, qui se sont jetés défi : qui osera sauter par dessus ce ruisseau de feu ?

A la une, à la deux, les voilà passés tous deux... Le sieur Delapaix tente d’y mettre le holà. Bien mal lui en a pris : toute la jeunesse se met de la partie, saute, saute encore et encore. Le maître fondeur s’agite mais personne ne l’écoute : il faut bien que jeunesse s’amuse !

Peu à peu la terre des terrassements pour le moule et le canal s’éboule et tombe dans le canal. Le métal arrive toujours, déborde... le fondeur ne peut l’arrêter. Voilà le métal qui se disperse un peu partout, s’infiltrant sous les pierres, les herbes sèches s’enflamment. On suffoque dans la fumée, on ne voit pas grand chose, le fondeur tente de de déblaier son canal, le métal coule à nouveau, mais le ruisseau de feu se tarit : il n’y aplus de métal ! « Mauvais, très mauvais » grommelle le sieur Delapaix.

Le lendemain, tout le monde est là pour le démoulage, le maître casse le moule et, horreur ! La nouvelle cloche est incomplète : on a manqué de métal !

Les paroissiens, furieux se retournent contre le fondeur « Incapable ! Escroc ! Fripon ! » L’assemblée générale des paroissiens se réunit aussitôt :

« _Pas de cloche, pas de paiement !

_Tout est de la faute de ces jeunes délinquants », rétorque le fondeur. Rien n’y fait, l’assemblée ne veut rien entendre, alors le sieur Delapaix, à bout d’arguments s’écrie « Haro ! » et voilà l’affaire portée devant le bailliage de Falaise. Les coupables désignés sont les jeunes Broult et Delarivière.

Experts, avocats se frottent les mains, bientôt le sac est plein1. Mais voilà que les juges du baillage, devant tant de criailleries, renvoient l’affaire au Présidial de Caen2.

« Ouh, là, ça va coûter c’t’affaire ! » Les juges, les avocats et les sergents vont se goinfrer (et les derniers nommés ont une solide réputation !). Des esprits plus sereins, peut-être même Monsieur le Curé, incitent au calme (et puis il faut bien refondre les cloches : une paroisse sans cloches ? On n’a jamais vu cela !). Dans ces cas-là, une seule solution, traiter à l’amiable3, aussi d’aucuns jouent aux arbitres entre les parties. Enfin, on parvient à la solution habituelle : en route chez le notaire pour éviter le long et somptueux4 procès qui s’annonce. L’accord amiable est assez lourd : 75 livres « Avec ça on aurait pu acheter 4 ou 5 vaches ou même un cheval. Misère ! ».

Ce sont les familles Rivière et Brout qui paieront.

Et il faudra encore payer le fondeur qui a finalement réussi à refondre toutes les cloches ! Et pour cela, il a fallu encore acheter un peu de métal.

Quant aux deux jeunes, ils ne perdent rien pour attendre et leurs complices non plus : il faudra bien que tout le monde paie ! D’ailleurs le fondeur, magnanime, laisse toutes les pièces du procès aux mains des familles des accusés pour qu’il en fasse usage pour se faire rembourser sur les "autres délinquants".


Peut-être de nouveaux procès en perpective ?


JPEG - 60.8 ko
L’église actuelle de La Fresnaye-au-Sauvage

L’acte notarié pour "s’en aller hors de Cour" de justice


Du vingt et uniesme jour de may mil six centz

vingt neuf


Furent présentz en leurs personnes

Maître Nicollas Delapaix, maître fondeur de

cloches natif du duché de Lorraine

ainsy qu’il disoyt, Nicollas Delarivière

de la parroisse de la Fresnée et Pierre

Broult de la parroisse de St André prez

Breouze, lesquelz ont transigé et approuvé,

transigent et approuvent de certain descord

et procès entre eux pendant au siège présidial

de Caen résultant de l’action en quoy ledict

Delapaix avoyt faict mettre lesdicts

Delarivières et Broult en la juridiction du

baillage de Fallaize pour se vouer condampner5

de ses intherestz et récompense des

dommages par luy souffertz en ce que

ledicts Riviere, Broult et plusieurs auttres

leurs complices. Comme ledict fondeur estoyt

en ladicte paroisse de la Fresnée à refondre

et racoustrer6 l’une des cloches de l’église

dudict lieu sur ce que le metal coulloyt

pour entrer dans le moulle par un

petit canal dressé et accomodé à estre

fait entre le fourneau où estoyt ledict

métal fondu et ledict moule, lesdicts Rivière et

Broult et leurs auttres complices et fauteurs

passèrent et repassèrent par dessus

ledict canal en sorte qu’ils marchèrent dessus

et en ce faisant l’estouffèrent de

manière que ledict métal ne peut plus

couller sy que7 ladicte cloche demeura

imparfaite et y eut grande une bonne

partye dudict métal qui fut perdu

à cause qu’il sauta en l’air. Par le moyen

de laquelle transaction, ledict Delapaix

a quitté et deschargé, quitte et descharge

lesdicts Nicollas Delarivière et ledict Pierre

Broult, stipullé par Charles Brout

son frère aisné et tutteur de tout ce

quy leur eust peu ou pourroyt demander

en touttes choses à cause de ce que

dessus au moyen que ledict La rivière

luy a présentement payé la somme

de vingt cinq livres

et ledict Charles Broult oudict nom la

somme de \cinquante livres/ et ce faisant lesdictz Rivière et

Broult sont demeurez et demeurent l...8

et entyeres à prétendre demander

récompense ou contribution sur les autres

délinquantz qui avoyent aussi passés

dessus ledict canal et peu causer lesdicts

dommage à laquelle fin ledict Dela

paix a quité, a cédé et transporté, quitte, cède

et transporte auxfits Rivièrere et Brout

stipullé comme dessus tout et tel intherest

qu’il eust peu ou pourroyt prétendre

demander lesdicts complices qui

avoyent aussi passé par dessus ledict

canal, lesquels il avoyt intention de

poursuivre ainsy que lesdicts Rivière et

Brout en ayant eu la cognoissance

pour luy avoyr tous causé de mal

et prest à crier d’aut (haro ?) ledict Delapaix en

tant que besoing dit est ou seroyt que

ledicts Rivière et Brout soyent et demeurent

subroguez par subrogation des droicts

en son lieu et place pour poursuivre

les autres délinquants ainsy qu’il eust

faict ou peu9 faire sans la

présente ci dessus et la subrogation. Ce que

lesdicts Rivière et Broult feront sans

y appeler en aucune façon et manière

ledict Delapaix. Et en ces termes et

moyens s’en vont lesdicts Delapaix,

Rivière et Broult pour leur regard

hors de cours et de procès sans autre

inconvénient, et despens, dommages ny

intherestz de part ny d’autre, consentant

et accordant ledict Delapaix que lesdicts

Rivière et Broult retirent et racueillent

touttes ses pièces concernantes ledict procès

qui sont entre les mains du sieur Leroy

son procureur audict siège presidial

de Caen pour s’en ayder aux fins de

leurdicte récompense ou contribution

comme il appartiendra et est le tout

fait sans que ledict Delapaix puisse

estre préjudicyé à se faire payer

sur les parroissiens de la Fresnée

de ce qu’ilz luy doivent pour avoir

refondu leurs cloches dont etc et

quantes etc obligèrent respectivement

biens etc Présentz Nicollas de Repentigny

de Saint Honorine la Petite et Jean

Tabourel de la Fresnée, tesmoings. Approuvé

en gloze : cinquante livres10


Signatures : Delapaix, J Tabourel, N Repentigny, le notaire


Merc : CH Charles Broult, R Nicollas Rivière


___

Notes

1Les pièces des procès étaient réunies dans un sac en cuir qu’on accrochait au mur. Quand il était plein, on pouvait passer à l’audience.

2Nous dirions qu’ils délocalisent l’affaire

3Grande spécialité normande

4Pour onéreux

5Pour se voir condamner

6Raccomoder ?

7Manque un mot ? Si bien que

8Mot pris dans la reliure ?

9Peu = put