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Par : dozeville
Publié : 25 avril 2014

24/12/1746 Oraison funèbre du curé de la Haute-Chapelle (en forme d’éloge)

ou un NOEL TRAGIQUE

Républicain, gauchiste (j’assume mon passé de mai 68), éduqué dans la religion catholique, je rencontre souvent, au cours de mes recherches, des curés de villages qui sont loin d’être des ignares ou des obscurantistes comme on le laisse croire trop souvent...

Voici un curé exemplaire de son époque vu par son successeur...


Naissance, études et premiers emplois

Messire Jean Chalaust, prêtre, ancien curé de la parroisse

de la Haute Chapelle dont l’extrait mortuaire est cy

dessus, étoit originaire du village de Saint Vincent sous

Domfront, parroisse de Saint Front où il étoit né le vingt

neuf septembre mil six cent quarante cinquante neuf

et par conséquent mort agé de quatrevingt sept ans

et presque trois mois. Il avoit fait ses humanités au

collège de Ceaulcé, de là, il étoit allé à Paris étudier en

philosophie et théologie où il s’étoit fait maître es arts

et graduer. Il y fut environ dix ans précepteur des enfans

de monsieur Barentin, président du grand Conseil.

La prêtise et retour dans sa région natale

Il prit ensuitte le parti de l’église et fut prêtre à l’âge

de trente ans ou environ. De là il s’en vint travailler

en qualité de vicaire en la parroisse de St Front

sous la conduitte de Messire Jean Courteille alors prieur curé

de laditte parroisse et ensuitte fondateur du séminaire de la

Brière et de l’hopital de St Front. De la il s’en alla précepteur

des enfans de monsieur de Surlande, lieutenant général de

Domfront qui le fit ensuitte nommer à la cure de la Haute

Chapelle dont il prit possession au mois de may mil sept cent

un et la résigna à Messire Jean de St Ellier, originaire de la

parroisse de Ciral, proche Alençon alors professeur en philosophie

et prefet du collège royal et séminaire de Domfront lequel

en prit possession le grand dimanche du rosaire, premier

jour d’octobre mil sept cent trente et un.

Curé de la Haute-Chappelle
- Ses oeuvres

On ne peut croire combien

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Saint Jérôme. Retable de saint Michel. Détail. Anonyme aragonais. XVe.

Monsieur Chalaust a travaillé pendant sa vie. Il a été plusieurs

années à mission avec feu monsieur Bidois supérieur du séminaire

de Domfront où il passoit les journées au confessionnal. Il a consuit

sa parroisse pendant environ trente ans avec beaucoup de paix et

de douceur. Il avoit beaucoup de dévotion envers le St Sacrement où

il alloit souvent faire ses lectures et dire son bréviaire et c’est lui

qui a obtenu la permission de faire plusieurs saluts et expoisitions

du St Sacrement aux fêtes de la Ste Vierge aux principales fêtes de

l’année et de dire la messe du St Sacrement tous les jeudy. Il n’avoit

pas moins de dévotion envers la Ste Vierge, c’est pour cela qu’il

a fait établir la confrairie du St Rosaire et donné le pré du

Boistillard pour la doter. Il étoit très assidu au confessional où il

auroit passé les nuits après les jours sans se plaindre jamais

d’être fatigué, outre les prônes des fêtes et dimanches où il

ne manquoit jamais. Il faisoit encore ces jours-là plusieurs

exhortations ou lectures édifiantes. Il tenoit régulièrement les

petites écoles tous les jours où il apprenoit aux enfans à prier

Dieu, à lire, à écrire, à chanter des cantiques, à répondre

la messe. Il faisoit de même le cathéchisme aux enfans,

leur apprenoit à prier Dieu et à chanter des cantiques.

S’il n’étoit occupé à l’église, il travailloit de ses mains à des

ouvrages pénibles et étoit toujours en action. Il étoit très

charitable envers les pauvres, de façon qu’il ne reservoit rien,

quoiqu’il fut parvenu çà un âge fort avancé1, il étoit toujours

le même, se portant toujours assés bien et même sans avoir

aucunne des incommodités de la vieillesse. Il étoit très sobre

en le boire et le manger. Il ne déjeunoit jamais à moins

qu’il ne se trouvoit incommodé ce qui lui arrivoit rarement.

Il jeûnoit les carêmes entiers et les autres jeûnes de l’année

quoiqu’on lui dit qu’il n’étoit pas obligé de le faire à son

âge. C’étoit lui qui disoit toujours la grande messe et vêpres

tous les dimanches et fêtes de l’année. Il étoit du naturel

doux et affable, d’une petite taille, d’un tempérament sec,

délicat en apparence mais cependant très robuste et

promettoit encore plusieurs années à vivre, mais un accident

des plus surprenent et dont on n’a peut-être pas d’exemple,

a terminé sa vie comme il ensuit : 

Son trépas extraordinaire

Le vingt quatrieme

jour de décembre, vigile de Noël, il partit du prébytère

sur les neuf heures et demies du soir pour aller faire l’office

de minuit. Il prit en sa main une lanterne allumée quoi

qu’il fit un très beau clair de lune et qu’on lui dit qu’il

ne fallut point de lanterne à cause de la clarté de la lune.

Étant arrivé à l’église, il alla à confesse, officier au cœur,

chanter la grande messe de minuit, donner la communion

à quelques personnes et se mit ensuite à faire son

action de grâces. Pendant ce tems là les prêtres et

le peuple s’en allèrent. Il ne resta à l’église que

peu de personnes lorsqu’il partit pour s’en retourner

au prébytère. Le sacriste et son fils avec une autre personne

sortirent avec lui pour le reconduire. Il avoit comme en

allant une lanterne allumée quoiqu’il fit fort clair de lune,

un tems très doux et très calme.Quand on l’eût conduit

jusqu’au portail du prébytère, il dit aux trois personnes qui

l’accompagnoient : « Mes amis, allés vous en, me voilà chez moy. »

Ils le quittèrent lorsqu’il fut entré dans la cour, au lieu

de suivre le chemin du prébytère, il alla heurtyer des pierres

qui sont sur le bord de la douve et tomba dans l’eau où il

fut noyé sans que personne en entendit rien. On envoia

du prébytère le chercher à l’église qu’on trouva fermée et

dont il avoit pris les clefs et on rapporta qu’il étoit allé

en sa maison de Baujour où il avoit une chambre garnie

où il alloit très souvent de jour et de nuit et où il couchoit

quelquefois quand il étoit trop tard de s ’en revenir. Ce qui

donna lieu de croire cette conjecture est qu’il avoit des provisions

en la ditte maison de Baujour dont il donnoit à ses parens.

On s’imagina qu’il étoit allé leur donner à réveillonner et qu’il

alloit s’en revenir. Sur cela,chacun alla se coucher au préby-

-tère mais on fut bien surpris le jour de noël à un quart

moins de huit heures du matin, un domestique du bourg

qui alla faire boire son cheval à la douve, l’apperçut

par les habits qui nageoient sur l’eau. On a cru

que portant sa lanterne, il ne regardoit qu’à ses pieds

sans prendre de ligne de direction que celle qui alloit

vers la douve, que le clair de lune faisoit parroitre

comme une place droite et unie, il se lança dedans

croiant être un beau chemin2, ou bien que trébuchant

contre des pierres qui sont sur le bord, il étoit tombé

la tête la première dans l’eau qui le navra si fort

qu’il ne put crier, ny faire de grands mouvemens

à cause de la foiblesse que lui causoit son grand âge.

Quoique cet accident soit des plus facheux, la manière

édifiante avec laquelle il a vécu, le zèle qu’il a

toujours fait parroitre pour la gloire de Dieu, le soin

qu’il a eu de bien décorer les saints autels et l’église, les

ornemens qu’il y a ou donnés ou procurés, la dévotion

qu’il a introduitte dans la parroisse par les confrairies,

l’exposition du st sacrement, la fréquentation des sacremens,

les instructions, les exhortations, les exemples, en un

mot les sacremens de pénitence et d’eucharistie qu’il

venoit de recevoir quand il a été noyé, nous donnent

lieu de croire que le seigneur lui a voulu épargner

les horreurs de la mort qu’il a subie sans la sentir

et qu’il a couronné ou couronnera ses bonnes

œuvres. Le présent écrit et attesté véritable par nous

Jean de St Ellier, prêtre, curé de de la Haute-Chapelle,

doyen rural de Passais en Normandie et official

du Mans au siège de Domfront, ce vingt sixième

jour de décembre mil sept cent quanrante six. Un

mot rayé nul approuvé. J de St Ellier, curé de la Haute

Chapelle, doyen, official


Autant3 du présent déposé au greffe du baillage

à Domfront ce 9 janvier 17474



Notes

_____________________________

1Si l’on en juge par diverses notes, son successeur fut plus intéressé par son confort personnel (aménagement du presbytère, d’un nouveau pressoir, etc)

2Son successeur fit de grand travaux aux presbytère en 1746 comme il le relate dans les pages qui suivent cet acte. Il ne semble guère avoir apprécié l’état du presbytère tel que l’a laissé Jean Chalaust.

3Autant = Copie (usage local)

4 La Haute Chapelle AD61 EDPT32_24 vue 153