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Par : dozeville
Publié : 8 février 2014

1746 d’une fureur sy violente ... à Tinchebray

La folie est un thème rarement abordé dans les minutes notariales.

En voici un cas dans une famille qui disposait de quelques moyens.

Dans le même temps, on découvre dans cette supplique le devenir de la dot de la femme qui ne peut revenir qu’à ses enfants.

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"Un fou évident"
1770 Albâtre de Franz Xaver Messerschmidt : © Galerie du Belvédère, Vienne

A Monsieur
Monsieur le viconte de Tinchebray ou à
Monsieur son lieutenant

Suplie humblement Jacques Thomas fils de Robert,
marchand, bourgeois dudit lieu de Tinchebray,
dument authorizé aux fins de la présente
par Robert Thomas, Jacques Thomas,
Discrette personne Jacques de la Rocque, prebtre, Michel
de la Rocque, écuyer, conseiller et advocat du Roy, Pierre Duchemin,
George Pernelle, Thomas Droullon, Gabriel Duchemin,
Jean Le Mazurier, René Jouvin, M Thomas
Jacques Thomas et autres des
parents paternels et maternels dudit supliant
et de Claude Thomas son frère.

Et vous remontre que depuis plusieurs années
ledit Claude Thomas a tellement l’esprit troublé
et est agité et tourmenté d’une fureur sy violente
que l’on est obligé de le tenir continuellement
lié et enfermé pour empescher ses mauvaises
actions et le tort et dommage qu’il pouroit commettre
au public.

Il en a considérablement coûté au supliant et à son
père pour la garde, noriture et entretien dudit Claude
Thomas et pour les frais des remèdes qu’ils
luy ont fourny et fait prendre dans l’espérance
de luy procurer sa guérison mais loin qu’on ne
la puisse aujourd’huy espérer, le mal ne fait
qu’augmenter de plus en plus, Le supliant et
ledit Robert Thomas onts consommé une bonne
partye de leur bien à la dépence qu’ils onts
faitte pour ledit Claude Thomas. Ils sonts
aujourd’huy hors d’état de la pouvoir continuer.
Le revenu des biens dudit Claude Thomas
qu’il possède du costé de feu Marie Tasseau sa
mère n’a garde non plus d’être suffisant
pour ses frais et sa dépence tant de garde que
de noriture et entretien. C’est pourquoy le supliant
s’étant retiré par devers lesdits sieurs parents pour
les faire délibérer sur l’état et sur les besoins
dudit Claude Thomas et leur ayant communiqué
un acte passé le quatorze du présent mois devant
le sieur Leballeur, tabellion, controllé et insinué le
même jour en ce lieu, par lequel ledit Robert
Thomas [1] a cédé au supliant, pour luy et ledit
Claude Thomas une partye de rente fontière
de trente cinq livres par chacun an sur les
héritiers Julian Bichard de la paroisse de
Notre Dame de ce lieu pour le remplacement en
partye des biens dotaux de ladite Tasseau
pendant son mariage avec ledit Robert
Thomas [2]. Lesdits sieurs parens ont tous délibérés
et été d’avis comme il est justifié par
leur signature pour la présente en aprobation
d’icelle et pour marque de leur consentement que
le supliant dispose, aliène et vende
irrévocablement la part et portion dudit Claude
Thomas [3] en ladite partye de rente à la première
personne qui se présentera pourvû que la vente
ne soit point faitte au dessous du denier vingt
pour être le prix de laditte vente employée aux
nécessités et bezoins dudit Claude Thomas
Et comme le supliant a encore cru qu’il est
à propos de se faire authorizer par justice
à faire ladite vente il a été conseillé de vous
donner la présente.

A ce qu’il vous plaise, Monsieur, après qu’elle
aura été communiquée à Monsieur le
procureur du roy et qu’il y aura donné ses
conclusions, vu l’avis et délibération des
dits sieurs parents soussignés permettre
au supliant de dispozer, aliéner et vendre
la part et portion dudit Claude Thomas
dans la susditte rente pour être les deniers
en provenants employés à ses frais de garde,
noriture et entretien. Et en ce faisant vous
rendrez justice.

Présenté à Tinchebray ce saize may 1746

Signatures puis notes judiciaires

acte de la présente
et soit communiqué
au procureur du roy
donné à Tinchebray ce
quinze mai 1746
jr guillouet

n’empesche le procureur du roy
les fins de la présente requête
fait à Tinchebray ce 15
may 1746


vû le consentement desdits parents et
les conclusions du procureur du roy pouvoir
audit Thomas de vendre et aliéner la part et
portion dudit Claude Thomas son frère dans la
susditte vente pour être les deniers en
provenants employés à ses frais de garde,
nourriture et entretien. Donné à Tinchebray
ce quatre may mil sept cens quarante six
Jr Guillouet

Scellé à Tinchebray ce quinzième jour
de may 1746 R douze sols 6 deniers

...................... et droits
réservés à Tinchebray ce 17 may
1746 R cinq sols six deniers [4]

La généalogie de ce fou

On remarquera que le décès de la mère semble précéder de peu une aggravation de l’état du malade. Par ailleurs, son père décédera peu après et lui-même mourra avant la fin de l’année.

Notes

[1] le mari ne dispose pas du capital de sa femme à sa guise, il ne bénéficie que du revenu de cette dot.

[2] La rente est calculée suivant un taux d’intérêt variable selon les édits royaux. On parle du denier quatorze, du denier vingt par exemple, 35 livres de rente signifie une dot (ou plutôt un capital) placée de 500 à 700 livres, somme qu’il faut majorer de 50 % pour intégrer la partie mobile de ce don nuptial (appelé don pécuniel)

[3] comme il semble qu’il ne reste que deux héritiers mâles, la part de Claude est de la moitié du capital de sa mère.

[4] Voir cet acte AD61 480/485