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Par : dozeville
Publié : 29 octobre 2013

1759 Enfant trouvé, monitoire & témoignages

Des idées reçues ?

Quoi de plus banal dans les registres paroissiaux qu’un enfant trouvé ?

Quoi de plus banal de penser que c’est la mère qui va être mise en cause ?

Et pourtant, ici, ce sont bien le père et ses complices masculins qui semblent poursuivis [1].

Il apparait même qu’une accusation grave, à l’époque, contre la mère ne suscite pas d’émotion particulière : un des protagonistes/témoins l’accuse pourtant de manœuvres abortives [2].

L’acte de baptême

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St Front AD61 AC145_17 vue 198

Baptême de
Françoise
fille (en surcharge de "illégitime")

Le treisième février mil sept cent cinquante neuf, par nous
prieur curé soussigné, a été baptisée une fille qui a été
trouvée le matin de ce jour sous le balet [3] de l’église et dont
les père et mère nous sont inconnus. Elle a été nommée
Françoise par Guillaume Renaut et Françoise Jeanne
Boucher ses parrein et marreine qui ont signé avec
nous. Un mot rayé nul

Le monitoire [4]lu à la Haute Chapelle

Officialis officialitus cenomensis apud Domfrontius
in juribus licentiatus, decanus ruralis de Passais in Normania,
...
Salutus in Domino [5]

Nous avons reçu la complainte du procureur du roy du bailliage
de Domfront en addiction de facts de monitoire du trois mars denier
ainsy qu’il en est authorisé par sentence du baillage de Domfront
le vingt deux du présent mois [6].

Contre ceux et celles qui auroient connaissance qu’une certaine fille [7]
qui demeuroit l’année dernière en qualité de servante chez un
particulier voisin de la ville de Domfront [8] s’y seroit trouvée grosse
ce qui auroit été remarqué par plusieurs personnes

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance que dans
le temps que cette fille fût soupçonnée grosse, les fils [9] dudit
particulier qui s’en étoient aperçu, obligèrent leur père de
la metre hors de chez luy [10], ce qui auroit été fait [11].

Item contre ceux ou celles qui auroient connaissance qu’à
la sortie de la maison de ce particulier, ladite fille seroit
allée se réfugier chez son beau-frère demeurant en cette paroisse
de la Haute Chapelle où elle avoit été égallement reconnue
grosse par plusieurs personnes et voisines.

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance
qu’à la suite de cette grossesse, il se seroit répendu un bruit dans le voisinage du beau-frère de ladite
fille qu’elle étoit accouchée chez luy et ce aux environs
du temps de l’enfant nouveau-né trouvé encore tout
singlant [12] à la porte de l’église paroissiale de St Front.

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance
qu’on avait entendu des crix dans la maison dudit beau-frère
comme provenant d’une fille ou femme en travail d’enfant.

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance que dans
le temps de cet accouchement qui fut suivi de l’exposition, le
mesme particulier chez qui la fille avoit été servante sortit de
chez luy incognité [13] sur les dix heures du soir et seroit allé accompagné
d’un petit domestique [14] qu’il avoit alors chez luy, chez le beau-frère
de laditte fille et que l’ayant trouvée accouchée, ledit particulier
avec son petit domestique, à la complicité du beau-frère de
laditte fille et d’un autre particulier du vilage voisin auroient
pris l’enfant et l’auroient porté nuitament, par des chemins
détournés pour aller l’exposer ou le détruire.

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance que
passant par sur le chaussée du moulin d’Aurieu, l’un d’eux [15] auroit
dit aux autres : Qu’alons nous faire de cela (en parlant
de l’enfant) sans aller plus loing, jettons le à l’eau, à quoy
l’un d’entre eux [16] auroit répondu : non puisque nous avons
fait une sotise, il faut la boire [17], portons le au prieur de St
Front, il les envoie tous à Paris [18].

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance que
lesdits quatre particuliers étant arrivés au bourg de St
Front, deux d’entre eux seroient aller exposer l’enfant
à la porte de l’église paroissiale de St Front et l’y avoir
laissé pendant que deux autres les attendoient derrière
la chapelle St Jean peu distante de laditte église.

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance
que, dans le temps de cette exposition, la fille ou gens
pour elle, auroient fait venir un médecin ou chirurgien
pour la voir chez sondit beau frère et que le médecin
ou chirurgien ayant pris le bras de laditte fille s’aperçevant
que c’était une suite de grossesse, luy aurait dit ce n’est
rien que cela, après quoy ledit médecin ou chirurgien seroit
allé s’entretenir et menger avec ledit beau-frère dans une
autre maison voisine.

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance que
depuis ce temps ledit particulier chez qui demeuroit la ditte
fille avant son accouchement, auroit fait sortir de chez luy
et envoyé dans des lieux éloignés son petit domestique.

Item contre ceux ou celles qui auroient connoissance que
ce mesme particulier à la complicité de ses enfants auroient
este timidé [19] et menacé de maltraiter et de tuer les personnes
qu’ils scavoient avoir connoissance des faits pour les
empêcher de prester serment et les révélés à justice.

Comme de tout ce que dessus plusieurs ont bonne
connossance pour en avoir vu, su, connu, ouï dire,
aperçu, donné avis et conseil et n’en voudroient
déposer au préjudice du public qui en souffre,
à la damnation de leurs âmes desdits malfacteurs,
malfactrices, adhérents et leurs complices.

Suplicationi cujus conquerentis annnuentes modo
non sit extra communionen ecclesiae romana
vobis mandamus..... [20]

Notes

[1] Je dis qui semble car nous n’avons ici que "l’information". Comme bien souvent, les dossiers d’enquête et de jugement sont disjoints

[2] la servante " luy a demandé du savigny pour faire venir les règles qu’elle n’avait point depuis quelque tems ". Un nommé V. lui apporta "de l’herbe nommée la rue et elle en donna à la servante"

[3] porche couvert, où se tenaient souvent les réunions d’habitants - note de D. Nosal

[4] C’est une injonction, lue en chaire par le curé, des autorités ecclésiastiques -l’official- de témoigner sous peine d’excommunication. Voir l’article "Fulminer un moratoire".

[5] Le texte est encadré de latin, sans rapport avec l’affaire, je l’abrège.

[6] L’anonymat du monitoire sera ici respecté, les notes sont extraites des témoignages reçus après cette injonction

[7] manchotte. Un témoin la décrit ainsi : "il y trouva une fille assise au feu qui mangeoit luy sembla-t-il du pain avec du cidre, habillée bien proprement... le déposant demanda si c’étoit une fille ou une femme qui étoit au feu, la dite femme G... repartit : N’en doutez pas c’est une fille, ledit déposant dit qu’il en voudrait bien faire sa maitresse... et comme le déposant cherchoit à voir la fille... la femme se mettoit toujours au devant pour l’en empêcher..."

[8] un meunier âgé de 73 ans

[9] peut-être craignent-ils la naissance d’un demi-frère qui pourrait tomber à leur charge - voir un cas de ce genre

[10] il luy dit qu’il avait bien de chagrin par rapport à elle

[11] Après l’accouchement, le meunier lui fera porter au moins une besace remplie de pain et de viande et aussi de la moutarde par son "petit domestique" (à 10 heures du soir)

[12] sanglant

[13] incognito

[14] Celui-ci est un grand bavard qui raconte volontiers l’affaire à tout le monde, notamment aux usagers du moulin

[15] le beau-frère

[16] le meunier

[17] allusion à l’expression "boire le calice jusqu’à la lie" ?

[18] étonnant quand on pense au mouvement inverse, à l’époque, d’envoyer les nouveaux-nés en province

[19] intimidé

[20] AD61 6B3 le 27/7/1759