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Par : dozeville
Publié : 28 juin 2013

Un saint guérisseur : St Roch à Ménil-Glaise

Xavier Rousseau, érudit argentanais, a étudié les saints protecteurs et guérisseurs de la région.

Voici un extrait des pages qu’il consacre à St Roch vénéré dans de nombreux sanctuaires à Argentan et dans la région [1].

On pourra même aller faire une courte promenade sur les lieux en évitant le temps pluvieux qui peut rendre le chemin glissant.

Saint Roch - 16 Août

Le personnage historique

Né à Montpellier en 1295 d’une famille notable. A la mort de ses parents, à l’âge de 22 ans, il distribua ses biens aux pauvres et partit péleriner aux Lieux-Saints et d’abord à Rome. La peste sévissait alors en Italie, il soigna les malades et en guérit beaucoup d’un simple signe de croix. Ayant lui-même contracté le mal, il se retira dans un désert pour n‘être à charge à personne et y mourut en 1337. [2]

Représentation et invocations

On le représente vêtu en pèlerin, accompagné d’un chien qui tient en sa bouche un pain, en souvenir de l’animal qui lui apportait chaque jour cette nourriture providentielle. Il montre parfois sa cuisse ulcérée et que la bonne bête guérit en la léchant.

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Saint Roch tenant son bourdon et montrant sa plaie

Patron des carriers et des paveurs (à cause bien sur du roc, objet de leur industrie), il est invoqué contre le flux de sang, les fièvres malignes, les plaies invétérées, contre la peste, terme qu’on appliquait autrefois à toutes les maladies contagieuses. L’affection que portait à son chien St Roch en a fait aussi le guérisseur des bêtes.

La légende locale

Le St Roch par excellence [3] est celui de Menil-Glaise (Batilli), dans un site grandiose. L’Orne qui jusque là paressait dans la plaine se heurte ici à une falaise schisteuse abrupte, haute d’une trentaine de mètres, qu’elle n’a pu percer, elle a dû la contourner. Le chemin qui monte au plateau couronné par l’ancienne église paroissiale, l’antique manoir féodal et le château moderne, doit décrire force lacets. Mais les pèlerins pour atteindre la chapelle de St Roch, sise à mi-côte, empruntent un raidillon rocailleux, pratiqué au flanc de la colline. Rustique et étroit oratoire, ouvert a tout venant, car St Roch, paraît-il, n’a jamais pu y souffrir de porte. La voute est gothique, les murs sont tapissés d’une cinquantaine d’ex-voto de marbre. Côté évangile se tient un moine rigide en robe rouge et manteau vert, côté épitre une religieuse en robe verte et manteau rouge ; nous ignorons les noms de ces personnages. Mais celui qui trône au centre est facile à identifier, c’est le patron, le guérisseur des plaies persistantes et des maladies épidémiques. En haut chapeau et en bottes, il relève de la main droite son manteau vert à bordure rouge pour montrer sa cuisse ulcérée, la main gauche sur la poitrine ; à sa gauche le chien, un pain dans la bouche ; à sa droite un petit personnage touchant la plaie du saint. Ce groupe parait du XVe siècle. Il a sa curieuse légende mais qui se rapporte bien sur a une œuvre antérieure [4].

Dans la région de Briouze, un mouton - comme à Franchevile — grattant avec application le sol, toujours au même point, éveilla la curiosité du berger. Celui-ci en fouillant en ce point découvrit la statue qui fut reconnue pour étre celle du saint de Montpellier. Transportée dans la chapelle voisine du Plessis, elle attira bientôt quantité de malades qui tous après avoir adressé leurs prières au saint recouvrèrent la santé. Le sire de Briouze, en mariant son fils, lui donna la terre de Menil-Glaise. Or ce fils avait décidé de faire bénéficier ses vassaux de la faveur attachée à cette merveilleuse image, il l’enleva subrepticement et la transféra dans sa seigneurie ou il fit bâtir l’oratoire dont nous venons de parler. Ce fut grand émoi chez les Briouzains constatant cette disparition et leur maitre n’en eut pas moins de dépit. Après une adroite enquête, il eut tôt fait de découvrir la retraite du thaumaturge. Les demandes courtoises qu’il adressa a son fils demeurant lettre morte, le sire de Briouze mit ses gens sous les armes, prit leur tète pour appuyer une nouvelle réclamation et au besoin reprendre de vive force la précieuse statue. A l’abri dans son nid d’aigle, le fils aurait bien dû sourire de l’entreprise paternelle mais St Roch était à portée de main de la valetaille : le voleur ne se sentait pas rassuré.

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La chapelle actuelle

Alors un miracle se produisit. Au moment où la petite troupe allait passer la rivière qui roulait paisible, ses eaux subitement s’enflèrent, montèrent, montèrent si haut qu’elles atteignirent le sommet de la colline. Le baron était un homme juste et redoutant Dieu, il reconnut dans ce prodige un effet de la volonté d’En-Haut : St Roch, évidemment, voulait demeurer dans son nouveau sanctuaire. Et les gens de Briouze, l’oreille basse, retournèrent à leur castel. Le père fit appeler son fils, lui avoua piteusement son échec : il renonçait désormais à ses droits sur St Roch mais il en demandait une copie qui serait exposée au Plessis à la place de l’original. Les deux saints continuèrent d’être fort honorés mais la faveur populaire resta à celui de Menil-Glaise (D’après Chretien).

Piété populaire et esprit de clocher

On dit qu’aux mauvais jours de la Révolution, ce St Roch fut caché par des personnes pieuses sous les marches de l’église paroissiale de Ménil-Glaise ; mais d’autres assurent au contraire qu’un impie ne craignit pas de l’abattre et de lui faire dévaler la pente jusqu’à l’Orne : l’homme aurait d’ailleurs trouve la mort en perpétrant son forfait... Le lendemain, l’image était toute seule remontée sur l’autel. Ces récits merveilleux, s’il en eut été besoin, auraient établi la puissance du saint. Mais les guérisons qu’il opérait journellement suffisaient à son crédit. Sitôt le rétablissement du culte, les dévotions reprirent au grand jour. Sous l’Empire et la Restauration, c’étaient, des les premiers jours de printemps, des paroisses entières accourues souvent de très loin avec bannières, clergé, chantres. Alors se vérifiaient les antiques dictons : « Long comme une procession de St-Roch » - « Des processions de St Roch, n’en voit rien qui n’en voit la queue »... En ce temps-la régnait un esprit de clocher dont aujourd’hui on ne peut imaginer la violence. D’une colonne à l’autre, se croisant et malgré le caractère sacré de l’exercice, on échangeait des plaisanteries de mauvais gout ; la riposte était vive et prenait bientôt le ton du défi, de l’injure. Alors les hampes des bannières - et les bâtons des croix devenaient des armes et l’on se cognait ferme pour soutenir l’honneur de la paroisse. ll y avait toujours des blessés et parfois des morts. L’évêque n’ignorait pas ces pratiques scandaleuses mais la mansuétude de Mgr Saussol atteignit sa limite au récit de la bataille que s’étaient livrée les gens de St-André-de-Briouze et de Putanges. Et l’évêque interdit désormais aux curés d’accompagner leurs ouailles à Ménil-Glaise.

Cependant, dix ans plus tard, l’épiscopat était revenu sur sa rigoureuse décision.

Une procession

Gustave Le Vavasseur (XIV, 1846-47, p. 218) décrit ainsi le pèlerinage à St Roch de Ménil-Glaise : « La procession commençait a défiler ; les tintenelles, devant, faisaient entendre leur carillon monotone ; les hommes suivaient, tantôt pêle-mêle, tantôt à la file, comme le voulaient les chemins raboteux et les sentiers fourchus. Puis venaient la croix et la bannière, puis les chantres et le curé en surplis ; derrière, les femmes endimanchées, les devanteaux retroussés. Sylvestre se tenait à distance, en curieux, et il s’émerveillait de toutes ces couleurs qui passaient splendides entre les arbres, tantôt serpentant sur la campagne comme un ruban agité par le vent, tantôt se perdant dans la verdure, et passant à peine de la tête les « arids » qui encaissent les chemins, poudreux par exception, boueux d’habitude ; tantôt descendant à pic les coteaux, comme écoliers échappés ; tantôt gravissant à l’escalade, comme soldats à l’assaut ;

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Début du chemin d’accès

et pendant ce temps, les chantres, le sacristain et le peuple chantaient les litanies des saints, le peuple répétant le verset des chantres. Que chanter en procession, sinon litanies ? Litanies et procession sont faites pour aller ensemble. Quand on en était à invoquer St Roch, par honneur on l’appelait trois fois, et l’on se reprenait d’ahan ; les hommes se serraient épaules contre épaules et détonnaient de concert en prononçant le ch à la française : San.. ante Roche... e, 0... ora... a pro no...bi-s. « Oh ! les beaux gosiers d’hommes, se disait Sylvestre... Je ne suis guère étonné s’ils se sèchent aussi vite... C’est qu’ils n’en perdent pas un coup de gorge en montant comme en descendant, en amont comme en aval, en franchissant les haies et en longeant les fossés ; et les femmes... les femmes se taisent. Depuis que ce n’est plus l’usage en Normandie que les femmes, dans les longues processions, pendant que le clergé reprend haleine, chantent des chansons badines, il parait qu’elles ont pris le parti du silence.

« La procession allait toujours. Sylvestre l’avait dépassée et, comme un braconnier à l’affut, le voila embusqué derrière une touffe de coudriers, pour la voir à son aise défiler toute. Passent les hommes : blouses bleues et vestes bleues. Viennent la croix et les chantres : blouses bleues et surplis blancs. Puis les femmes : déshabillés et devanteaux de toutes couleurs. Sylvestre sort de son embuscade et le voila qui suit, non plus de loin, mais en curieux qui veut observer ou en artiste pour qui tout cela pose : plus d’observation sceptique, plus d’étude d’ensemble, plus d’amour de la couleur. Au milieu de robustes fermières, de brunes coupeuses de paille et de noires matrones, il avait vu sa perle : des joues pâles, des yeux bleus. des cheveux châtains sur un corps svelte, des mains blanches et des doigts effilés ; point de sourire aux lèvres, point d’indécision dans le regard. Elle seule peut-être murmurait des livres, des patenôtres qui venaient du cœur ; elle seule regardait la croix qui marchait devant avec des yeux dévots, et la suivait sans s’inquiéter du but. « Tout lui sembla beau jusqu’à la fin du jour. Le chant des litanies l’enthousiasmait, le site classique et sauvage où est sise la chapelle de Saint-Roch de Ménil-Glaise le remplit de joie ; il aspirait la nature sauvage à narines ouvertes et l’air frais des rivages de l’Orne à pleins poumons. Le fantasque St Roch qui, son bourdon à la main droite, son chapeau de pèlerin sur le chef, montre de la main gauche la plaie de son genou, léchée par un chien fidèle, lui parut plein de bonhomie et de naïveté réjouissante. « Les paysans avaient accompli leur pèlerinage et se grisaient sans vergogne. Les femmes mangeaient les galettes apportées pour la circonstance... Un bonhomme tout vieux et tout trébuchant, s’en allait grésillant et enjambait comme en plaine : il fit un faux-pas et Sylvestre arriva à temps pour l’empêcher de rouler en avalanche jusqu’à la rivière, à quelques cinquante pieds plus bas. « Bien oblige tout d’même, monsieur, balbutia le paysan préservé. Mais n’y a pas d‘danger, le bienheureux saint Ro n’permettrait pas qu’on dégringolit quand on vient l’vê d’si loin ; jamais personne n’est chu ciou qu’rné v’la. En disant cela d’une langue épaisse, le bonhomme donna des reins contre la terre un démenti à la protection accordée par St Roch aux ivrognes et se releva penaud. »

Si les paroisses ne viennent plus à Saint-Roch de Ménil-Glaise en corps constitués, du moins les fidèles, à longueur d’année, continuent d’y accourir quand besoin est pour solliciter des grâces et notamment leur propre santé et celle de leurs bêtes. Le grand pardon se tient le lundi de la Pentecôte : en 1957 nous y avons vu plus d’un millier de personnes. Messe et vêpres sont célébrées en plein air sur le flanc de la colline. Des sermons sont donnés par des prêtres diserts dont le verbe est porté au loin par des hauts-parleurs. Une procession bien ordonnée clôture ces exercices religieux au cours de laquelle l’assistance chante le cantique à St Roch. Les réjouissances foraines qui retiennent fort tard les visiteurs sont empreintes de gaieté mais de bonne tenue. Il faut convenir que si la fête a perdu de son pittoresque d’antan du moins elle ne connait plus les regrettables écarts dont la tradition et la littérature nous ont transmis le souvenir.

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Comment se rendre à Ménil-Glaise.

Notes

[1] in "Le Pays d’Argentan" décembre 1957

[2] On peut consulter la biographie de ce saint sur Wikipédia.

[3] mais on trouvait des sanctuaires dédiés à ce saint à Argentan, Avernes sous Exmes, Mardilli, Chateau d’Almenêches, Ecouché, Briouze, St Malo, Méguillaume, Ste Croix sur Orne, etc...

[4] Ce groupe n’est plus dans la chapelle actuelle. Où est-il conservé ?