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Par : dozeville
Publié : 13 janvier 2013

1681 Un crime matrimonial à Argentan

Aux XIXe et XXe siècles fleurirent les "sociétés historiques". Dans notre région il y en eut deux qui perdurent encore :
- à Flers, le Pays Bas Normand dont la cheville ouvrière fut Auguste Surville
- à Argentan, le Pays d’Argentan dont l’animateur fut Xavier Rousseau.
- Il en est même de plus récentes comme à Bellou en Houlme ou Ménil Hermei.

L’article qui suit, probablement écrit par Xavier Rousseau, date de l’année 1963. Il est intégralement reproduit y compris les notes.

Un crime au moulin Dorion, 1681.

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Vue partielle d’Argentan avec le moulin Dorion au XVIIe siècle
Manuscrit de Courteilles - Médiathèque d’Argentan

C’est le chroniqueur Thomas Prouverre (1608/1693) qui nous fait connaître cette lamentable affaire dans ses Remarques sur l’église de Saint-Germain d’Argentan, la rapportant à peu près ainsi sous le titre "Histoire tragique".

Un nommé Grincourt (plutôt Pincourt), Picard de naissance, valet chez M. Hautbois, gendre de M. du Four, seigneur de Courgeron [1] avait épousé, en quelque sorte par contrainte, une fille de notre ville qui l’aimait extrêmement. « Mais après deux ou trois ans de mariage la pensée lui vint que dans le passé sa femme avait pu vivre avec un autre en quelque liberté indiscrète », au moins qu’elle lui avait donné son amitié, comme on l’en assurait. Fou de jalousie, il décida de se débarrasser de l’épouse volage.

Celle-ci travaillait au velin chez Mme de Dramard, veuve de Nicolas et née Jacqueline de Rosnay, dame de Nonantel, paroisse de St Loyer des Champs [2]. A l’occasion de la fête de la Pentecôte 1681, elle était venue voir son mari à Argentan, mais avait promis de rentrer le mercredi 26 chez sa patronne. Pincourt lui proposa de la reconduire et l’emmena avec force cajoleries. Il la persuada de prendre un raccourci par le moulin Dorion, où l’on passait l’Orne au lieu appelé les Grandes Planches. Arrivé là, Pincourt obligea sa femme à s’asseoir « sous prétexte de plus familier entretien ». Alors il la poussa à l’eau. Mais s’apercevant qu’elle pouvait s’en retirer, il pesa violemment sur son pied pour la faire couler. Il n’y réussit pas. Se saisissant alors d’un pistolet dont il avait eu la précaution de se munir, il luy lascha à brûle pourpoint dans la gorge une balle qui se perdit dans la cervelle ». Le coup fait il s’enfuit.

Ce fut le vendredi 28 seulement que l’on découvrit le cadavre, bientôt inhumé dans le cimetière de St Martin [3].

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L’acte d’inhumation de la victime.
Registre d’Argentan mis en ligne par les AD61 vue 304

Désigné par la rumeur publique, le meurtrier fut appréhendé et mis en prison. « les informations furent bien faites, néanmoins sans apporter de preuves convaincantes » Pincourt affirmait être étranger à la mort de sa femme. Après environ six mois de détention il comparut devant les juges d’Argentan, toujours niant obstinément sa culpabilité. Les magistrats « sur les seules apparences, le condamnèrent à être roué tout vif ». Soutenu par « d’extrêmes et puissantes sollicitations », le valet de M. du Hautbois rappela au Parlement de cette décision, mais le premier jugement fut confirmé et Pincourt ramené à Argentan. Pendant dix jours il attendit son exécution : car on n’avait « pu trouver de bourreau ».

Enfin, le lundi 3 novembre, alors que partout se « célébraient les prières pour les morts, il fut roué, ayant reçu deux ou trois coups ». Les membres brisé il fut trainé « devant la porte de l’église où il devait faire réparation de son crime ».

Mais avant d’être étranglé, il avoua avoir tué sa femme, à la « grande satisfaction de Messieurs les juges », certains maintenant de n’avoir pas fait supplicier un innocent.

Et Thomas conclut avec toute la ferveur religieuse de son temps : « Ce qui fut de remarquable ensuite d’un si énorme crime, fut sa pénitence et extrême constance qui édifia tout le monde d’une manière extraordinaire. Le lendemain il fut porté au gibet, mis sur une roue, ce qui doit nous faire admirer les bontés de Dieu sur les pêcheurs, qui change en bien toutes leurs malices. Qu’il en soit loué dans toutes les éternités ! »

Quelques remarques

- On voit ici que des époux ne cohabitent pas toujours (c’était même l’exception -semble-t-il- parmi la domesticité, nombreuse à l’époque).
- Par "information", il faut comprendre enquête auprès des témoins.
- Par "rappel", il faut lire "appel". L’appel avait lieu à Rouen, le condamné y était transporté puis ramené pour être éventuellement exécuté.

Notes

[1] Commune réunie au Pin au Haras, M. du Hautbois était Pierre de Pierres.

[2] La dentelle à l’aiguille était appelée vélin à cause de la feuille de parchemin portant le dessin à reproduire par les ouvrières (les vélineuses). Aux environs d’Argentan, même les grandes dames se livraient à cette industrie pour le compte de la fabrique de cette ville ; elles procuraient ainsi une occupation lucrative non seulement aux femmes mais encore aux enfants. Dans son cahier de 1789 la paroisse du Repos réclamait l’ouverture d’un atelier de point.

[3] On lit dans le registre de St Martin : « La femme à Pincourt nommée Françoise Lemonnier, trouvée dans la rivière de la Noë, tuée par son mary, a été enterrée à St Martin au mois de may, le dernier ce me semble. Présence de Vénérable Pierre Pingault et Louis Baudouin, pbres. » On remarquera qu’avant toute décision de justice le prêtre accusait formellement Pincourt.