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Par : dozeville
Publié : 5 septembre 2012

1787 la vie "scandaleuse" de Marie Blaise à Landigou

Voici, à l’aube des temps nouveaux, la terrible histoire de Marie Blaise.

Préfiguration de biens d’autres sombres destins ?

25 juin 1787 -Durcet - Le procureur [1] fiscal de la haute Justice de Durcet Me Jean Claude Robert Graindorge Dudemaine a ce jour informé Mr le Bailly

"qu’il existeroit en la paroisse de Landigou une fille nommée Marie Blaise dont la vie licentieuse répand un scandale qui révolte.

Cette fille est assurée par la voix publique, d’entretenir un commerce honteux et criminel avec le dénommé Georges Anthoine Yver, propriétaire de la ditte paroisse de Landigou, homme veuf, son proche parent, chez lequel elle demeure en qualité de servante depuis plusieurs année. On divulgue même que deux fois cette misérable fille a été obligée de s’absenter pour cacher et porter au loing les fruits qui devoient naturellement naitre d’un pareil commerce"

Récemment, son inconduite a fait "des progrès trop considérables. Il est instruit que cette fille, vivant dans le mépris de toutes les loix, vient encore d’accoucher d’un enfant dont ledit Yver s’est publiquement déclaré le père".

Il a donné comme marraine une de ses propres filles née d’une "union sainte et légitime" .

Ladite Blaise "vile concubine continue de tenir la place d’une digne épouse dont elle souille impunément le lit". Le procureur fiscal conclut qu’il "est bien indispensable de réprimer une conduite aussi odieuse".

En conséquence le tribunal ordonne une information [2] qui a lieu le 27 juin 1787 [3]

Voici quelques-uns des témoins : "Maitre Claude Noel Houssel, curé de la paroisse de Landigou ... dépose qu’il connoist Marie Blaise de la paroisse de Landigou, que cette dernière demeure depuis plusieurs années chez Georges Anthoine Yver, propriétaire de la même paroisse de Landigou, qu’il a apris par la voye publique que ladite Marie Blaise est la propre parente dudit Yver, qu’il a apris aussy par la même voye, que depuis que laditte Blaise demeure chés ledit Yver, qu’elle est devenue enseinte deux fois et que depuis environ quelques mois, sans pouvoir le prouver présentement du temps, elle a accouché dans la maison dudit Yver pour la troisième fois. Quand ledit Yver est venu voir ledit sieur déposant de baptiser sous son nom l’enfant procréé de ses fruits avec ladite Marie Blaise, que même il a fait tenir sur les fonds de baptême .... ledit enfant par un de ses enfants légitimes [4]. Ledit curé, voyant le scandalle que cela portoit dans sa paroisse, requis le dit sieur Yver de venir chez luy, remontra qu’il avait tort de garder ladite Blaise chés luy, qu’il donnoit mauvais exemple à ses enfants et portoit du scandalle dans toute la paroisse, que ledit Yver luy promit de la renvoyer, que malgré ces promesses et les remontrances dudit sieur déposant, il a toujours gardé chés luy laditte Blaise, qu’elle y est encore actuellement...."

Charles Pichard, marchand de Landigou confirme les faits [5] ainsi que Philippe et Charles Gauquelin, marchands de Landigou, Louis Leperronnel, laboureur, François Milcent, garde de la marquise de Durcet, (vue 24), Louis et Jacques Barbé, marchands de la Carneille, et Pierre Blondel, laboureur.

Charles Blaise, parent de Marie Blaise [6] précise "qu’elle s’est absentée deux fois sous prétexte d’aller voir sa mère et sa tante, tant à Orbec qu’à Harcourt, que même le dit Yver a été la rechercher plusieurs fois." Il confirme la troisième naissance et le baptême.

Jean Sauques, maitre des petites écolles, [7] dépose que ladite Blaise s’étant absentée, Antoine Yver " vint chez luy, déposant. Qu’il pleuroit. Le déposant lui demanda ce qu’il avoit et fit son possible pour le consoller. Ledit Yver répondit qu’il ne pouvoit pas vivre depuis que ladite Blaise étoit partie, que même il ne pouvoit manger de souppe, qu’il n’y avoit qu’elle capable de luy en faire et que si elle ne revenait pas, il ne pourroit pas vivre..." Il confirme la naissance et le baptême.

François Guilmine, marchand de Landigou, (vue 27) dépose qu’il alla avec Yver la rechercher à Orbec. "Cette dernière ne vouloit point revenir chés le sieur Yver parce que son père et sa mère n’y vouloient pas consentir. Ledit Yver pleurant luy dit : Reviens chés moy". Ce qu’elle fit trois semaines plus tard.

Le 12 juillet 1787, le procureur requiert que "Marie Blaise sera arrettée et enfermée dans une maison de correction" [8].

Le jugement final ne nous est pas parvenu ( la requête du procureur en tient-elle lieu ?).  [9]

Commentaires :

Dérogeant à l’habitude, je prie le lecteur de se reporter à deux articles sur ce site

1653 : Comme bon père naturel doit faire...

Nicolas Rétif de la Bretonne : jeux d’enfants, jeux d’appariement ?, notamment le passage sur l’arrivée du nouveau curé.

Je remarque, qu’ici et ce n’est guère habituel, curieusement, tous les témoins sont des hommes.

Pour ma part, je vois, là, le passage, en cette seconde moitié du XVIIIe siècle, d’une morale relativement tolérante à la morale brutale et inhumaine qui se développera au cours du XIXe siècle.

D’une certaine façon, on peut y voir, me semble-t-il, le triomphe du Concile de Trente.

Notes

[1] vue 33

[2] enquête

[3] vue 18

[4] 3 avril 1787 Landigou EDPT34_11 vue 68

[5] vue 19

[6] vue 21

[7] vue 22

[8] vue 16

[9] Reference : Haute justice de Durcet 28BP5/4

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